Le film rêvé

Le réalisateur Robert Budreau, à droite, en compagnie de l’acteur Ethan Hawke
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le réalisateur Robert Budreau, à droite, en compagnie de l’acteur Ethan Hawke

Born to Be Blue s’ouvre sur le pavillon d’une trompette filmé en gros plan, de face. On dirait un trou noir, impression amplifiée par un habillage sonore anxiogène. Recroquevillé tout à côté sur un plancher sale, suintant et en manque d’héroïne, le jazzman Chet Baker ouvre brusquement les yeux et se met à fixer l’instrument d’où émerge bientôt une énorme araignée. Irrépressiblement, le musicien approche la main… On attend la révélation d’un cauchemar, en vain : c’est la réalité. On le découvrira, cette trompette représente à la fois le salut et la perte de Chet Baker dans le film de Robert Budreau Born to Be Blue, une « antibiographie », comme l’explique le cinéaste ontarien.

« Au cours de mes recherches sur Chet Baker, j’ai découvert qu’à une époque, le producteur italien Dino De Laurentiis [La starda, Barbarella, Les trois jours du condor, Dune] voulait tourner un film sur sa vie en le faisant jouer son propre rôle », explique Robert Budreau dont le film est présenté ces jours-ci à SxSW après s’être attiré des éloges au Festival international du film de Toronto cet automne.

« Le projet ne s’est jamais concrétisé, mais j’ai trouvé l’idée fascinante. Je me suis demandé : “ Et si ce film s’était fait, que serait-il advenu ? ” De là, j’ai commencé à imaginer une année dans la vie de Chet Baker, l’année qui a suivi la perte de ses dents après une attaque perpétrée par des dealers de San Francisco, en 1966. On avait alors prédit qu’il ne pourrait plus jamais jouer. Bref, j’ai voulu écrire une fiction qui, en supputant sur ce qui aurait pu être, en dirait plus sur Chet Baker qu’une biographie traditionnelle. C’est comme un rêve, d’une certaine manière. »

Autre source d’inspiration ayant informé l’approche impressionniste privilégiée par Robert Budreau : un ouvrage de Geoff Dyer intitulé Jazz impro (Joëlle Losfeld, Paris, 1995) dans lequel l’auteur « jazze » de courtes fictions à partir d’anecdotes réelles survenues dans la vie de huit musiciens, dont Charlie Mingus, Duke Ellington, Thelonious Monk, et, oui, Chet Baker. Cela dit, c’est dans la forme, davantage que dans le fond, que l’on retrouve une certaine parenté, Born to Be Blue étant sa propre bête.

« Les drames biographiques, les biopics, surtout ceux basés sur la vie de musiciens célèbres… eh bien, disons que le plus souvent, ils semblent d’abord préoccupés d’appliquer une recette, précise Robert Budreau. Ça peut être très bien exécuté, évidemment, mais ça reste une recette sur le plan de la structure narrative. Je voulais aller aux antipodes de ça. Le scénario de Born to Be Blue, je l’ai développé pendant plus de cinq ans. »

Un acteur brillant

D’emblée, le cinéaste voyait l’acteur américain Ethan Hawke (Bienvenue à Gattaca, Avant minuit tout est possible) incarner Chet Baker. Ce dernier accepta rapidement, en bonne partie, justement, grâce à cette approche anticonformiste, laquelle seyait du reste particulièrement bien au sujet.

« Ethan est un acteur brillant, mais il est aussi réalisateur, scénariste et écrivain, et j’ai vite constaté qu’il avait beaucoup à offrir par rapport au personnage et au scénario. Je me suis montré très ouvert parce que pour moi, une bonne idée est une bonne idée, peu importe qui l’a eue. Le cinéma, plus que tout autre art, en est un de collaboration. Par exemple, quand j’ai parlé à Ethan de la quinzaine de versions précédentes du scénario, il a tenu à les lire et m’a suggéré de récupérer des choses que j’avais coupées en cours de route. Il faut savoir que lorsqu’on prépare un film, qu’on l’écrit, il y a toujours plein de gens pour vous dire que ceci ou cela ne sera pas possible, que ça ne fonctionnera pas, surtout dans le cinéma indépendant. Alors on coupe des choses… En fait, si on se mettait à trop écouter les gens, on ne ferait jamais de films. »

Flanqué d’un comédien sensible à sa vision, Robert Budreau a donc ultimement fait fi des prophètes de malheur et livré une oeuvre foncièrement originale, un film comme un songe… Le cauchemar éveillé d’un jazzman qui puisait dans sa part d’ombre la substance de son mythe.

Born to Be Blue prend l’affiche au Québec le 11 mars.