Voyage dans la conscience d’un trop bien nanti

Boris, fort bien interprété sur registre de froideur inquiète par James Hyndman, n’est pas là pour séduire les foules.
Photo: K-Films Amérique Boris, fort bien interprété sur registre de froideur inquiète par James Hyndman, n’est pas là pour séduire les foules.

À défaut de grande originalité du sujet — un entrepreneur dans la quarantaine, riche, citoyen de Westmount, qui remet en question ses valeurs et son parcours, après une épreuve —, ce neuvième long métrage de Denis Côté possède suffisamment d’éléments surréalistes et intrigants pour captiver. Il n’évite pas pour autant les écueils d’une certaine quête de rédemption judéo-chrétienne, dont il voulait s’éloigner mais qui teinte le film. Boris sans Béatrice était lancé en compétition à Berlin avant d’assurer l’ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois.

Le cinéaste québécois n’a jamais cherché à rendre ses personnages sympathiques. Et ce Boris, fort bien interprété sur registre de froideur inquiète par James Hyndman, n’est pas là pour séduire les foules. Ça nuira sans doute au succès du film d’ailleurs, tout comme son action située chez les riches ; ce qui est mal vu au Québec. Mais tous les milieux sociaux doivent être abordés ici, comme ailleurs au cinéma. Pourquoi pas, au fait ?

À l’encontre du Mirage de Trogi et du Règne de la beauté d’Arcand qui touchent des thèmes similaires avec des résultats à géométrie variable, le héros masculin confronté au vide de sa vie est sophistiqué, parle trois langues, le français, l’anglais, le russe, possède une vie culturelle. Une incursion dans l’exposition de David Altmejd, au Musée d’art contemporain de Montréal, lui offre un intéressant miroir, à travers ces sculptures de géants aux têtes déformées.

On entre ici en territoire psychanalytique, où les personnages se font symboles, où le spectateur ne saura jamais si le héros hallucine ou pas. Simone-Élise Girard, l’épouse-ministre du héros, en dépression profonde, muette et quasi catatonique, se révèle l’élément le plus authentique du film, et on le suppose, le deus ex machina derrière ce procès informel de Boris.

Le Français Denis Lavant, acteur fétiche de Leos Carax, avec ses allures de gnome inquiétant, incarne de son côté la conscience du héros, entre statue du Commandeur dans Don Juan et le Jiminy Cricket de Pinocchio. Vaste éventail. Il se métamorphose devant Boris, dans un costume impossible, sert de longues tirades morales avec un débit trop théâtral et l’exhorte à changer, pour retrouver son âme en quelque sorte.

Le film le plus achevé du cinéaste

Techniquement, Boris sans Béatrice est le film le plus achevé du cinéaste de Vic + Flo ont vu un ours. Beaux cadrages, bruitages et musique troublants, caméra magnifique, forêt et jardin évoquant l’univers du conte où l’on se perd pour mieux se retrouver, hélicoptère soulevant des herbes avec une grâce teintée d’angoisse. Les personnages féminins bien dessinés : celui de la maîtresse (Dounia Sichov), de la délicieuse jeune aide domestique devenue partenaire sexuelle (Isolda Dychauk), surtout celui de la fille du héros gauchiste en rébellion contre l’esprit capitaliste de son père (Laetitia Isambert-Denis, très convaincante), montrent que le plus fort n’est pas celui qui porte la culotte.

Chaque relation du personnage nous entraîne à travers des stations de chemin de croix, avec ici et là des moments merveilleux. Quand Boris rend visite à sa fille aux colocataires gais qui jouent Sophocle, des capsules de vie, tour à tour tendres, humoristiques ou de confrontation, apportent une lumière au film. Tout n’est pas aussi réussi, la visite à sa mère négligée tombe à plat. La confrontation dans la cuisine à la Agatha Christie, bulle insolite alors que Boris doit faire face à toutes celles qu’il a blessées par son égoïsme, constitue un moment puissant. L’étonnante prestation du cinéaste Bruce Labruce en premier ministre se révèle un clin d’oeil très rigolo.

On peut reprocher au film de voyager à travers les tons sans toujours trouver son liant. Mais avec ses tonalités bunueliennes, il possède de vraies richesses à travers son exploration stylistique exigeante, ses plongées dans la complexité des relations amoureuses, ses embardées du côté du fantastique. L’univers de Denis Côté, sans pénétrer des zones inédites comme dans Vic + Flo, s’enrichit de questionnements existentiels intimes qui rejoignent ceux des dérives matérialistes contemporaines, sur une note surréaliste qui laisse toujours planer le pire, sauf dans un happy-end venu casser le mystère.

Boris sans Béatrice

★★★ 1/2

Canada, 2016, 93 minutes. Drame psychologique de Denis Côté. Avec James Hyndman, Simone-Élise Girard, Denis Lavant, Isolda Dychauk, Dounia Sichov, Laetitia Isambert-Denis.