Ils hurlent toujours…

Le film valut à Anthony Hopkins et Jodie Foster les Oscar d’interprétation.
Photo: MGM Le film valut à Anthony Hopkins et Jodie Foster les Oscar d’interprétation.

Les romans à succès constituent, depuis l’avènement du 7e art, une matière première privilégiée pour le cinéma. Parce qu’ils font sensation lors de leur parution, maints titres passent très vite de la page au grand écran. Si la vaste majorité de ces adaptations sombre rapidement dans l’oubli collectif, telles Le code Da Vinci, Mange prie aime, et, déjà, 50 nuances de Grey, quelques-unes transcendent leur source et s’enracinent dans la culture populaire, comme Autant en emporte le vent, Le parrain ou encore Les dents de la mer. Sorti il y a tout juste 25 ans, Le silence des agneaux a prouvé — contre toute attente — qu’il méritait sa place parmi ces immortels.

Pour être tout à fait exact, c’est le 14 février 1991, jour de Saint-Valentin, que prit l’affiche cette adaptation du roman de Thomas Harris relevant autant du drame policier que du film d’horreur. Ainsi suit-on, sur fond d’enlèvements de jeunes femmes potelées dont on retrouve les dépouilles en partie écorchées, l’enquête de l’agente Clarice Starling, une recrue ambitieuse qui ne fait pas encore officiellement partie du FBI. En désespoir de cause, on l’envoie interroger un certain Hannibal « le cannibale » Lecter, ancien psychiatre à présent interné qui a peut-être traité l’élusif tueur en série surnommé Buffalo Bill. D’une intelligence diabolique, Lecter deviendra un allié inattendu (et ambigu) pour Starling qui, dans une des scènes clé, accepte de se confier en échange d’informations (« quid pro quo »). Et la voilà qui relate un épisode traumatique lors duquel, enfant, elle vit son oncle égorger des agneaux. Prégnant, le souvenir de leurs plaintes, de leurs hurlements. Cessera-t-elle un jour de les entendre ?

On l’a évoqué : Le silence des agneaux ne fut pas un film facile à faire. D’emblée, plusieurs aspects, et pas que les implications de cannibalisme, rebutèrent les grands studios. Si l’on se reporte dans le contexte de l’époque, les films traitant des exploits macabres de tueurs en série demeuraient, sauf exception (L’étrangleur de Boston, Richard Fleischer, 1968), l’apanage de la série B. Trop scabreux pour Hollywood.

L’un des legs du film fut justement de donner ses lettres de noblesse, si l’on peut dire, à ce sous-genre précis que des films subséquents comme L’imitateur et Sept vinrent bonifier. Sans parler des trois suites et antépisodes adaptés des livres d’Harris, et de la formidable série Hannibal conçue par Bryan Fuller.

Avant que cela survienne, rien ne fut simple.

Le bal des seconds choix

Publié à la fin de 1988, le roman de Thomas Harris est la suite d’un précédent, Dragon rouge, paru en 1981 (Michael Mann en tira un excellent film en 1986 que personne n’alla voir). Dès 1987, le comédien Gene Hackman reçut une version préliminaire. Avec le studio indépendant Orion Pictures, il coacheta les droits d’adaptation dans le but de réaliser lui-même le film et, vraisemblablement, de jouer Hannibal Lecter.

Un « nom » dont l’Italien Dino De Laurentiis, producteur du film Dragon rouge, possédait les droits exclusifs pour le cinéma… Une fois acquise la permission de l’utiliser, le scénariste Ted Tally commença à écrire le scénario. Entre-temps, Hackman se retira. Entrée en scène du réalisateur Jonathan Demme, un touche-à-tout doué formé, comme Francis Ford Coppola et Martin Scorsese avant lui, à l’école fauchée mais imaginative de Roger Corman. Enhardi par le succès critique de sa comédie satirique Veuve mais pas trop, Demme voulut refaire équipe avec sa star Michelle Pfeiffer. Répugnée par le matériel, celle-ci déclina.

En parallèle, Jodie Foster s’était amourachée du personnage de Starling dès la publication du roman, un best-seller instantané. Tenace, elle manifesta à répétition son intérêt. Lauréate d’un Oscar en 1989 pour sa prestation bouleversante de victime de viol qui se rebiffe dans Appel à la justice, elle finit par convaincre Demme qui s’inclina devant sa « passion ». Quant à Lecter, le cinéaste porta son choix sur Sean Connery, qui refusa net. Puis, Demme se souvint de cet Anglais, Anthony Hopkins, qu’il avait aimé en médecin compatissant dans Elephant Man (David Lynch, 1981).

Respecté sur les planches mais à peu près inconnu du grand public alors, Hopkins décrocha le rôle, Orion ayant à ce stade renoncé à promouvoir le film en misant sur des vedettes. On connaît la suite : l’année suivant sa sortie, Le silence des agneaux donna à Jodie Foster et Anthony Hopkins les Oscar d’interprétation, en plus de rafler ceux du meilleur film, de la meilleure réalisation et du meilleur scénario adapté.

Il s’agissait, pour mémoire, de la troisième fois seulement qu’un film réussissait un tel exploit après New York-Miami (Frank Capra, 1934) et Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 1975). Ce cas de figure ne s’est pas répété depuis.

L’étoffe d’un chef-d’oeuvre

Or, si le film est devenu un classique moderne, c’est d’abord grâce à la maestria de ses artisans. D’une foule de répliques (« J’ai dégusté son foie avec des fèves au beurre et un excellent chianti ») et de séquences inoubliables, on rappellera celle, à l’approche du dénouement, qui laisse croire au spectateur que le FBI s’apprête à faire irruption chez le tueur, tout cela pour révéler, à l’issue d’un montage parallèle brillant, que Starling se trouve seule dans l’antre du monstre.

À cet égard, malgré un réalisme apparent, Jonathan Demme recourt à une approche richement symbolique, voire psychanalytique, que vient rehausser la musique aux accents oniriques d’Howard Shore.

« Alors, Clarice. Est-ce que les agneaux ont cessé de hurler ? » s’enquerra Hannibal Lecter après s’être échappé dans la nature tel le proverbial refoulé qui refuse de retourner dans l’inconscient.

Perturbée, la jeune femme ne répondra pas. En plongeant son regard dans celui de Starling, on comprend, peut-être en même temps qu’elle, qu’ils ne se tairont jamais.

C’est, paradoxalement, tant mieux.


Lourd héritage ?

L’héritage du film Le silence des agneaux n’est pas que positif. Parlez-en aux propriétaires de la maison retenue jadis par la production pour servir de repaire à Buffalo Bill. Depuis le mois d’août 2015 que la demeure est en vente sans qu’un seul acheteur potentiel se manifeste. La faute au souvenir funeste des méfaits — fictifs — du tueur en série ? Malgré les apparences, probablement pas. En effet, comme le remarque le New York Times dans un article publié dans la foulée d’une petite frénésie virtuelle engendrée sur les réseaux sociaux, la maison en question, située en Pennsylvanie, est très isolée, qui plus est dans un bled « où rien ne se passe ». En outre, le prix demandé initial de 300 000 $US, ramené depuis à 249 000 $US, se trouve largement au-dessus du prix moyen d’évaluation pour ce type de propriétés dans cet État américain, soit 149 000 $US.