Moi, mes sabots ont beaucoup voyagé

Michael Moore part du constat que la puissante armée américaine n’a remporté aucune grande bataille depuis la Deuxième Guerre mondiale…
Photo: Métropole Films Michael Moore part du constat que la puissante armée américaine n’a remporté aucune grande bataille depuis la Deuxième Guerre mondiale…

Michael Moore ignore sûrement tout de John Grierson, le fondateur de l’Office national du film du Canada, mais ce dernier affirmait qu’un documentaire propose toujours « un traitement créatif de l’actualité ». Lorsqu’il aborde les événements du 11 septembre 2001 (Fahrenheit 9/11), la prolifération des armes à feu (Bowling for Columbine) ou le système de santé (Sicko), sa créativité (d’autres diront : sa mauvaise foi) se déploie avec son art savant du montage, le pouvoir ironique de ses trames musicales, et sa propension à se mettre en scène, tel un agent provocateur.

Il ne manque pas d’impertinence dans Where to Invade Next, mais avec l’âge, le trait s’est forcément adouci, optant même pour la pose du groupie devant ses idoles. Car elles défilent à la vitesse grand V dans ce tour du monde des bonnes idées, celles qui pourraient remettre sur les rails les États-Unis, pays ravagé par les inégalités et la politique partisane. Partant du constat que sa puissante armée n’a remporté aucune grande bataille depuis la Deuxième Guerre mondiale, Moore s’engage lui aussi à la conquête du monde, particulièrement l’Europe, pour découvrir le secret des congés payés, les bienfaits d’une alimentation saine, les vertus d’une éducation axée sur l’être humain et non l’élève, ou encore les bénéfices d’un système de justice prônant la réhabilitation.

Michael Moore débarque dans une superbe succession de Club Med à la sauce sociale-démocrate, braquant sa caméra sur les meilleures pratiques de vie en société, parfois bien connues et rarement farfelues. Les vacances de rêve d’un couple d’Italiens, la franchise intelligente d’une enseignante française en plein cours d’éducation sexuelle (mieux que l’abstinence pour éviter les grossesses chez les adolescentes), et celle, courageuse, dans les écoles d’Allemagne sur l’Holocauste sont autant d’occasions de montrer les errances de son pays natal. Et que dire de son hommage au féminisme tel que pratiqué en Islande, et où Hillary Clinton aurait sans doute déjà cumulé deux mandats aux plus hautes fonctions…

Ce voyage organisé est fort inspirant, au point même de susciter la jalousie, mais le tableau apparaît trop idyllique pour quiconque connaît la complexité des pays visités, à commencer par la Tunisie, dont les assisses démocratiques demeurent fragiles, ou la France des banlieues, soigneusement contournée par le cinéaste. Pour tout dire, non seulement débarque-t-il en terre étrangère avec son drapeau, qu’il plante chaque fois qu’il pique une bonne idée, mais aussi ses gros sabots, ceux qu’il enchausse depuis longtemps pour mener ce combat bien inégal contre l’aveuglement dogmatique et l’ignorance. Devant ses détracteurs, et ils sont légion, Michael Moore a le choix des armes et préfère souvent les plus bruyantes.

L’invasion américaine (V.F. de Where to Invade Next)

★★★

États-Unis, 2015, 120 minutes. Documentaire de Michael Moore.