«Cinema Paradiso», de Giuseppe Tornatore

Affiche originale de «Cinema Paradiso», du réalisateur italien Giuseppe Tornatore
Photo: Source Les Films Ariane Affiche originale de «Cinema Paradiso», du réalisateur italien Giuseppe Tornatore
Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué...
 

Dans une petite ville italienne, Salvatore Di Vita, 6 ans, fait damner sa pauvre mère, une veuve de guerre, à force de coups pendables. Puis un jour, au Paradiso, le cinéma local où il traîne son ennui, il fait la connaissance d’Alfredo, le projectionniste. Bienveillant sous ses dehors bourrus, Alfredo prend Salvatore, alias « Toto », sous son aile, lui permettant de regarder les films avec lui depuis la cabine de projection. Devenu adolescent, Toto s’essaie à la caméra et trouve en la belle Elena une muse, et bien davantage. Des années plus tard, c’est en tant que cinéaste de renommée mondiale que Salvatore Di Vita revisite les lieux de son enfance à l’occasion des funérailles de son vieil ami. En 1989, les cinéphiles du monde entier s’amourachèrent de Cinema Paradiso. Le Sherbrookois Pierre Laporte fut du nombre.

« Cinema Paradiso, de Giuseppe Tornatore, est un film sur la passion que suscite le cinéma, sur son histoire, sur la façon dont il s’intégrait dans le quotidien au temps où il était le seul à faire rêver en procurant ce petit moment d’évasion avec des récits de héros plus grands que nature personnifiés par les Charlie Chaplin, Jean Gabin, Michèle Morgan, John Wayne, Anna Magnani, et autres.

J’aime la façon tendre et nostalgique avec laquelle Tornatore nous ramène dans le passé, au travers les souvenirs du grand réalisateur joué par Jacques Perrin. On y apprécie également, dans le rôle du projectionniste, ce grand comédien, Philippe Noiret, qu’il fait toujours plaisir de retrouver, comme un bon vieux copain.

Cinema Paradiso, c’est du bonbon pour cinéphile. Tout dans ce film me rend heureux, me fait sourire, m’attendrit : le volet concernant le jeune Toto qui s’obstine à vouloir apprendre le métier de projectionniste, le curé du village qui censure les passages, ceux montrant des baisers surtout, en forçant Alfredo à les retirer des bobines avant que les films soient vus par ses paroissiens…

Bref, c’est un film qu’on regarde comme un vieil album photo. C’est chaleureux, touchant et réconfortant. La dernière scène, fameuse, où le héros visionne la bobine laissée pour lui par son ami décédé et sur laquelle on retrouve un montage de tous ces moments coupés, justement, à la demande du curé, est vraiment émouvante.

De tous les films que j’ai vus et revus, dans ce cas-ci de très nombreuses fois, c’est Cinema Paradiso que je retiens le plus. »

Le cinéma qui aime le cinéma

S’il est un thème que le cinéma aime explorer, c’est bien… le cinéma. Or, c’est rarement pour en donner une vision guillerette. Prenez l’acerbe Sunset Boulevard, de Billy Wilder, ou le destin pathétique d’une star déchue (incarnée par la star déchue Gloria Swanson) qui vit dans les vestiges — et l’illusion — de sa gloire passée. Ou encore Chantons sous la pluie, de Stanley Donen et Gene Kelly, qui, sous couvert de légèreté, rend compte du traumatisme des acteurs au moment de passer du muet au parlant — à l’instar de L’artiste, de Michel Hazanavicius, des décennies plus tard.

Tous deux réalisés par Vincente Minnelli et mettant en vedette Kirk Douglas, Les ensorcelés (plus connu sous le titre The Bad and the Beautiful), sur les souvenirs aigres qu’une actrice, un réalisateur et un scénariste gardent d’un producteur ambitieux, et Quinze jours ailleurs, suite spirituelle sur le tournage à Rome d’une production hollywoodienne, exsudent un certain cynisme teinté d’amertume.

Et 8 1/2, dans lequel Federico Fellini rumine son métier, son oeuvre, sa vie…

Sans oublier Bons baisers d’Hollywood, de Mike Nichols, dans lequel Carrie Fisher, sur le mode autobiographique, dévoile l’envers du décor cauchemardesque de la proverbiale usine à rêves dans un scénario grinçant. Même cas de figure dans Le joueur, de Robert Altman, qui, lui, joue à fond la carte de l’absurde.

Avec son personnage de cinéaste célèbre qui se remémore les événements qui l’ont amené à devenir un maestro, Cinema Paradiso se veut une lettre d’amour sans équivoque au septième art. Vraiment ?

Cinema Paradiso, film(s) méconnu(s)

Avant de devenir un classique moderne, Cinema Paradiso connut pas moins de trois incarnations. Lors de la sortie initiale en 1988 en Italie, le film durait 2 h 35. Ce fut un flop. En le soumettant à Cannes, l’Américain Harvey Weinstein, de Miramax, détenteur des droits internationaux, ramena la durée à 2 h 03. Le film obtint le Prix spécial du Jury, puis l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Qu’à cela ne tienne, Guiseppe Tornatore (Une pure formalité, Malèna), satisfait ni de l’un ni de l’autre montage, fit paraître en 2002 un « montage du réalisateur » de 2 h 53. Les disparités sont fondamentales.

Dans la version originale autant que dans la troisième, c’est le projectionniste Alfredo qui s’arrange pour mettre un terme à l’histoire d’amour entre Elena et Salvatore afin que celui-ci quitte le village et réalise — littéralement — son plein potentiel. Dans la réalité, Weinstein a élagué le film de Tornatore en estimant agir pour le bien de l’oeuvre, qu’il voulait voir atteindre, oui, son plein potentiel.

Il en résulte un dilemme éthique et moral déchirant. Alfredo a effectivement contribué à ce que s’épanouisse le génie de Salvatore. Le coût de cette réussite : deux coeurs à jamais brisés. Weinstein, quant à lui, a indéniablement livré un film qui a envoûté le public autant que la critique. Mais ce n’était pas le film de Tornatore.

Le dénouement de la version internationale est émouvant. Celui privilégié par l’auteur est beaucoup plus doux-amer, voire ironique. Comme l’évoque M. Laporte, à la fin, Salvatore contemple des bouts de films que son défunt mentor fut au désespoir de censurer. Ce qui n’empêcha pas ce dernier de « couper » l’amour d’Elena du film de la vie de son protégé.

Manifestez-vous !

Quel est votre film ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? Classiques, cultes ou obscurs : il n’y a pas de bons ou de mauvais films qui tiennent. La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à cesfilms@ledevoir.com.

4 commentaires
  • Louise Vallée - Inscrite 22 février 2016 08 h 13

    Antonia et ses filles

    Ce film sur une vision de la vie comme une certaine Antonia qui vit la sienne avec son coeur ......

  • Louis Lapointe - Abonné 22 février 2016 09 h 36

    Cinéma Paradiso: un film porté par la nostalgie

    Cinéma Paradiso est un film porté par la nostalgie. Un sentiment que renforcent la musique (géniale) d'Ennio Morricone, la voix de Philippe Noiret dans la version française et la présence de Jacques Perrin qu'on reverra 15 ans plus dans Les choristes. Un film faisant naître chez les cinéphiles les mêmes sentiments avec la même recette: un vieux maître, un jeune rebelle devenu un artiste accompli et une excellente bande musicale.

  • Colette Pagé - Abonnée 22 février 2016 10 h 58

    Un grand moment de cinéma !

    Il faut garder en mémoire la scène de la salle de classes alors que Philippe Noiret planche sur sa copie et réclame l'aide du jeune garçon qui la refuse en exigeant en retour d'avoir accès à la salle de projection. Cette complicité faite de tendresse et amitié entre ces acteurs constitue à l'évidence un grand moment de cinéma.