La nuit des damnés

Le comédien François Papineau et le réalisateur Jean-Philippe Duval
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le comédien François Papineau et le réalisateur Jean-Philippe Duval
Dans son troisième long-métrage, Jean-Philippe Duval, réalisateur de Matroni et moi et de Dédé à travers les brumes, fait revivre au grand écran le conte fantastique d’Honoré Beaugrand. Ce faisant, il envoie au plancher la notion du « bon vieux temps » en rendant hommage aux héroïques hommes des bois.
 

Malgré le talent et l’imaginaire de nos cinéastes, on ne saurait dire que le cinéma québécois s’illustre grâce à la qualité de ses films de genre. Le poil de la bête, ça vous rappelle quelque chose ? Rêvant d’adapter au grand écran La chasse-galerie d’Honoré Beaugrand depuis ses études en cinéma à l’Université de Montréal à la fin des années 1980, Jean-Philippe Duval se défend bien de n’avoir fait qu’un film de genre.

« J’ai fait ce film pour un public qui ne connaît pas La chasse-galerie, reconnaît le réalisateur. Il y a autant de versions de cette histoire qu’il y a de conteurs, nous-mêmes nous la réinventons. Honoré Beaugrand l’a cristallisée en 1900, mais il ne faut pas oublier qu’elle est issue de la tradition orale. Ce film raconte d’où l’on vient dans une forme ludique avec des références historiques réelles, des références à nos racines européennes et à la culture amérindienne. C’est un film d’hiver qui nous ressemble. »

Thriller fantastique aux effluves de western crépusculaire, Chasse-galerie : la légende (à l’affiche le 26 février) raconte un drame romantique, celui de la mercière Liza Gilbert (Caroline Dhavernas) et du bûcheron Jos Lebel (Francis Ducharme), lequel n’est pas sans rappeler les amours tourmentées de Donalda et d’Alexis dans Les pays d’en haut, où l’étude de moeurs occupe le premier plan.

« C’était voulu dès le départ, poursuit Jean-Philippe Duval, qui voulait suivre les traces de son grand-père bûcheron. C’est un film très ancré dans l’Histoire. J’avais envie de raconter l’histoire de ma famille, celle des Québécois, la forêt et le XIXe siècle qu’on connaît peu. J’avais un souci d’être fidèle à la réalité du temps, même si c’est un film avec des éléments surnaturels. Je me suis battu pour que les scènes du camp de bûcherons ne soient pas tournées en studio. On dit souvent qu’on ne fait pas de films héroïques au Québec, on se demande qui sont nos héros. Pour moi, Dédé Fortin, avec qui j’ai étudié, était un héros, ainsi que nos bûcherons qui travaillaient dans des conditions pénibles. Avec le scénariste Guillaume Vigneault, on s’est dit qu’on rejoignait l’héroïque à travers le personnage de l’Irlandais McDuff joué par Fabien Cloutier. »

 

J’ai serré la main du diable

Née par une nuit de tempête au cours de laquelle son père (Emmanuel Schwartz) s’est sacrifié pour ses pairs lors d’une randonnée en canot volant, la belle Liza est convoitée par l’ambitieux notaire Romain Boisjoli (Vincent-Guillaume Otis). L’amoureux éconduit trouvera un complice chez le diable en personne, l’élégant et courtois Jack Murphy (François Papineau).

« Le diable, c’est une figure symbolique de quelque chose que l’on porte, explique l’acteur. On parle beaucoup de l’ego et des ravages qu’il peut produire autour de lui ces temps-ci ; dans ce récit, le diable est le révélateur de ce que les personnages vont décider de faire pour leur intérêt personnel. Les principes du satanisme sont ceux de l’égocentrisme. Au fond, le diable n’est qu’un catalyseur, il n’est pas grand-chose. »

Avec ses belles manières, ses allures distinguées, sa voix profonde, ce Jack Murphy au léger accent anglophone n’a rien à voir avec l’imagerie chrétienne : « Le diable est une icône qui appartient à l’imaginaire collectif, c’est l’incarnation du Mal. C’est l’une des raisons pour lesquelles je l’ai fait le plus humain possible, je ne me suis pas enfargé dans ces connotations diaboliques. Je travaille beaucoup avec le personnage et l’acteur, autant dans Unité 9 que dans Dédé à travers les brumes. On flirtait un petit peu avec la magie, mais pas trop. J’ai dit à François qu’il était un tueur à gages qui vient faire un contrat dans un village », se souvient Duval.

Bien que Chasse-galerie : la légende soit profondément ancré à cette époque où l’on dépendait notamment du train et du télégraphe, François Papineau croit que le film de Jean-Philippe Duval s’avère un miroir de notre société où l’individu passe avant le collectif.

« Le pouvoir que le diable a, c’est de convaincre les gens de faire des gaffes. C’est la même affaire avec le gouvernement quand il prend une décision à la manière d’un père de famille qui déciderait d’enlever de l’argent à ses enfants pour le mettre dans ses investissements personnels. Cela rejoint le cas des CPE et des écoles en ruines ; on donne des milliards à des compagnies qui vont partir. Le film est donc un symbole de cette mécanique », conclut François Papineau.

Ce diable de Despins

Dans Chasse-galerie : la légende, Jack Murphy (François Papineau) apparaît et disparaît sans crier gare. Et lorsqu’il n’est pas à l’écran, sa présence hante le film. Il n’est pas surprenant que Jean-Philippe Duval, qui réalise la série Unité 9, ait choisi l’interprète de Despins pour incarner le Mal…

« Dans Unité 9, Despins n’est pas là souvent, mais il faut qu’on se souvienne de lui, explique l’acteur. Il doit donc créer une impression à chacune de ses apparitions. C’est pour cela que Jean-Philippe, avec qui j’ai aussi tourné la série États humains, est venu me chercher. Dans les dernières années, on a tendance à tout faire vite. Avec Jean-Philippe, je sais qu’il va tout voir ce que je fais. Il voit tous les détails, on n’a pas besoin d’appuyer quoi que ce soit ; il va le capter et s’en servir au montage. Ce qui me permet de prendre mon temps lorsque je joue, un luxe qu’on n’a pas tout le temps. Une dame travaillant depuis très longtemps dans le milieu carcéral m’a dit que Despins était trop mou et qu’il se ferait manger la laine sur le dos. Ce qui est étonnant, c’est qu’on n’est pas habitués à ne pas voir des gens qui nous séduisent. On fait souvent des affaires contre notre gré parce que les personnes nous séduisent et nous convainquent de le faire, comme le diable dans Chasse-galerie. Le fait que Despins ne soit pas séduisant et qu’il n’a pas de façon le fait passer pour un méchant aux yeux du monde. Le diable est donc plus avenant que Despins. »

On pagaie ! On pagaie !

Jean-Philippe Duval a beau vivre à Montréal, il ne se considère pas comme quelqu’un d’urbain. Avant le tournage de Chasse-galerie : la légende, le réalisateur s’est fait transporter en hélicoptère avec des amis à la source de la Gatineau, où Honoré Beaugrand a campé son récit, afin d’y faire du canot. Par souci de réalisme, il a exigé de ses acteurs qu’ils suivent des cours de canotage : « Mon souci de réalisme allait jusque-là, raconte le réalisateur. Je voulais qu’ils apprennent tous les mouvements. Tous ceux qu’ils exécutent à l’écran sont de vrais mouvements de canot. Je disais aux acteurs que c’était important de voir l’effort à tout moment. Pour les scènes chasse-galerie, on a tourné en forêt avec un canot soulevé à 60 pieds dans les airs par une grue de 40 tonnes. C’était important de mélanger les effets spéciaux. Il y avait des ventilateurs d’avion pour souffler la vraie neige et de la fausse neige conçue par un tout nouveau logiciel. Il faisait -25, on gelait pour vrai ! »