L’âge des machines déréglées

Un film qui est le triomphe de l’imagination sur l’Histoire, surtout celle de la France, drôlement remaniée.
Photo: Métropole Films Un film qui est le triomphe de l’imagination sur l’Histoire, surtout celle de la France, drôlement remaniée.

Ceux qui ne connaissent le monde du bédéiste Jacques Tardi qu’à travers la vision tapageuse de Luc Besson dans son adaptation en prises de vues réelles des aventures d’Adèle Blanc-Sec ignorent une part importante, et sombre, du créateur : farouche antimilitariste, résolument du côté des exclus et des marginaux, amoureux de l’anarchie… et des locomotives.

À travers son histoire familiale (son grand-père et son père ont subi tour à tour les affres de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale), Tardi a cultivé un pessimisme qui se reflète dans ses dessins, faisant la part belle à un réalisme cru. Ses angoisses, il les a partagées aux réalisateurs Christian Desmares et Franck Ekinci, passant ainsi le relais pour la conception d’Avril et le monde truqué, une création originale épousant son univers chaotique marqué par toutes sortes de désordres.

Ce film, c’est aussi le triomphe de l’imagination sur l’Histoire, surtout celle de la France, drôlement remaniée, là où Napoléon et sa descendance en règlent les destinées et en figent le destin technologique dès 1870 : l’électricité et le moteur à explosion n’existent pas, le peuple étant réduit, pendant des décennies, à une existence polluée par le charbon et soumise aux diktats des machines à vapeur. Cet immobilisme est lié à ladisparition mystérieuse de tous les savants (dont Albert Einstein !), de même que les parents de la petite Avril (voix de Marion Cotillard), en 1931, lors d’un voyage Paris-Berlin… en téléphérique. Dix ans plus tard, la jeune fille est toujours à leur recherche, et à celle de la formule de leur fameux « sérum ultime » rendant prétendument invincible, cause de tous les malheurs qui s’abattent sur le monde depuis la fin du XIXe siècle.

Imagination débridée

L’Histoire ainsi détournée, révélant au passage de grandes préoccupations écologiques, offre à l’imagination débridée de Tardi une tribune exceptionnelle. On y retrouve une démesure digne des édifices et des machines sortis tout droit des romans de Jules Verne ainsi que des délires visuels semblables à ceux du cinéaste japonais Hayao Miyazaki (clin d’oeil au magnifique Château ambulant). Tout cela est traversé par une galerie de personnages de tous les âges, parfois aux formes inquiétantes, et pourvus de voix vite reconnaissables (Jean Rochefort en vieux savant excentrique, Marc-André Grondin en petit bum au grand coeur, et Philippe Katerine en chat parlant nommé Darwin, une évidence pour qui connaît ce chanteur inclassable).

Avril et le monde truqué n’a rien d’un divertissement enfantin et rassurant. Quelques touches d’humour viennent parfois ensoleiller un récit teinté de pessimisme, décrivant l’État et le pouvoir comme une menace constante devant une population écrasée par les vicissitudes de l’ère industrielle, pas si loin de celle décrite par Émile Zola. Tardi a toutes les allures d’un héritier, maniant les lignes et les couleurs pour mieux séduire, et convaincre.

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Avril et le monde truqué

★★★★

Film d’animation de Christian Desmares et Franck Ekinci. Avec les voix de Marion Cotillard, Jean Rochefort, Philippe Katerine et Marc-André Grondin. France-Belgique-Canada, 2015, 105 min.