Au fond des bois…

Outre sa facture ensorcelante, «La sorcière» bénéficie d’une interprétation très habitée.
Photo: Remstar Outre sa facture ensorcelante, «La sorcière» bénéficie d’une interprétation très habitée.

Dans un champ en friche, une adolescente dont la caméra épouse le point de vue s’amuse avec un bébé, elle assise, lui couché. Alors qu’elle place ses mains devant ses yeux puis les retire à répétition en feignant la surprise, le poupon gazouille de joie. Puis, voilà que lorsqu’elle enlève de nouveau ses mains de son visage, la jeune fille ne trouve devant elle que des langes vides. Il est de ces cauchemars éveillés qui bouleversent le cours de l’existence. Et il est certaines scènes qui s’incrustent dans la mémoire pour ne plus en sortir. Oeuvre puissante et réfléchie, La sorcière regorge de telles séquences.

Campé dans la Nouvelle-Angleterre de 1630, le film conte les tourments croissants d’une famille de puritains qui, après avoir coupé les ponts avec sa communauté, a bâti maison à l’orée d’une vaste forêt dans un désir revendiqué de s’éloigner de toute forme d’influences ou de tentations. C’est dans ce contexte exacerbé de piété, représentée par la mère, et de rigorisme, incarné par le père, qu’est élevée une progéniture dont Thomasin, 13 ans, est l’aînée.

Après que le cadet Samuel se fut volatilisé pendant qu’elle en avait la charge, Thomasin sera ostracisée par les siens, d’abord insidieusement, puis de manière plus ostensible. Ayant récemment effrayé ses jeunes frères et soeurs avec des récits de sorcière tapie dans la forêt, elle sera ensuite accusée d’être sous le joug de Satan, paranoïa superstitieuse aidant.

Entre tension larvée et franche épouvante, le film prend d’emblée le spectateur par les tripes, mais aussi par l’imaginaire, et ne le lâche pas une seule seconde.

Une rigueur splendide

En dépit de similitudes évidentes quant à son contexte historique et à certains de ses thèmes, La sorcière n’a pas grand-chose à voir avec La chasse aux sorcières, pièce d’Arthur Miller à laquelle ce premier long métrage de Robert Eggers emprunte néanmoins le concept de la métaphore, figure de style lui permettant d’aborder, à l’arrière-plan, des enjeux qui transcendent l’histoire racontée au premier plan.

Ainsi la maison devient-elle un microcosme, et la forêt un lieu où se révèle le refoulé — au fond des bois, au fond de soi. À ce propos, La sorcière a davantage en commun avec le bien-nommé Au fond des bois. À l’instar de l’héroïne de ce film méconnu de Benoît Jacquot, celle du film de Robert Eggers suit un douloureux parcours initiatique à l’issue duquel elle pourra s’affranchir des carcans familiaux, sociétaux et religieux qui l’entravent, la sorcellerie avérée ou sublimée devenant un agent révélateur pour la protagoniste vis-à-vis d’elle-même.

Réalisé avec un budget famélique pour une production historique (1 million de dollars pile), La sorcière paraît avoir joui de beaucoup plus de moyens. Le film sidère par sa beauté formelle. Cinéaste aussi inspiré que minutieux, Robert Eggers s’avoue adepte du cinéma d’Andreï Tarkovski (Stalker, Le sacrifice), ce qui est patent à l’image, mais il ferait sans doute tout autant la fierté de Stanley Kubrick. Maniaque notoire du détail, ce dernier éclaira à la bougie ses scènes de bals et de banquets dans Barry Lyndon, parti pris technique que reprend Robert Eggers à plus petite échelle, certes, mais avec un purisme non moins impressionnant.

Contamination du réel

Outre sa facture ensorcelante, La sorcière bénéficie d’une interprétation très habitée. Peu connus mais éminemment doués, Ralph Ineson et surtout Kate Dickie, en parents dont la raison chancelle, offrent des compositionsd’autant plus prenantes qu’elles revêtent les atours trop rares du naturel. Cela étant, c’est d’abord sur les jeunes épaules d’Anya Taylor-Joy que repose le succès du film.

Complètement investie dans le rôle complexe de Thomasin, la nouvelle venue entraîne le spectateur à sa suite dans un monde trouble où croyances, fantasmes et projections contaminent le réel au point, éventuellement, de l’absorber.

Dans un champ en friche, une adolescente marche vers la forêt…

La sorcière (V.F. de The Witch)

★★★★ 1/2

Film d’horreur de Robert Eggers. Avec Anya Taylor-Joy, Ralph Ineson, Kate Dickie. États-Unis–Canada, 2015, 93 minutes.