Le mythe Claude Jutra mis à mal

Image tirée du documentaire «Claude Jutra, portrait sur film»
Photo: Office national du film du Canada Image tirée du documentaire «Claude Jutra, portrait sur film»

Après les révélations, les répercussions : réunis en assemblée extraordinaire, l’Académie des Jutra et Québec Cinéma, organisme qui encadre celle-ci, ont mis sur pied un comité de sages chargé de suivre l’évolution de ce qu’il convient désormais d’appeler l’affaire Claude Jutra. En effet, dans sa biographie du cinéaste qui paraît ce mardi aux Éditions du Boréal, le critique et professeur de cinéma Yves Lever laisse entendre que Claude Jutra était un pédophile. Un secret de Polichinelle, si l’on en croit le court chapitre dévolu à cet aspect tabou de la vie du réalisateur de Mon oncle Antoine.

« Si certains de ses amis pensent que ses pratiques pédophiles sont surtout platoniques, de nombreux témoignages révèlent que ce n’est pas le cas », écrit Yves Lever.

En entrevue à l’émission Gravel le matin à ICI Radio-Canada Première lundi, M. Lever a précisé s’être entretenu avec plusieurs proches du cinéaste, « cinq ou six », lesquels ont corroboré qu’il avait eu des relations avec un garçon « pas mal plus jeune » que 14 ans. L’auteur a aussi confirmé, comme il l’a fait la veille au Devoir, qu’il est en possession de preuves pertinentes et qu’un avocat a dûment pris connaissance du contenu du livre. Une liste des personnes rencontrées lui a en outre été fournie.

Réalisatrice du documentaire Claude Jutra, portrait sur film, la comédienne Paule Baillargeon a renchéri à Ici Radio-Canada :

« Tout le monde dans le milieu du cinéma sait ça. On le sait parce que c’est dit dans l’oeuvre de Claude Jutra. Et moi, dans le documentaire que j’ai fait, j’ai pris bien soin d’aller chercher les choses qui pouvaient nous dire ça : “j’aime les garçons”. Je trouve ça un peu hypocrite tout ça. »

Dès lors, le milieu est confronté à son choix de figure tutélaire. D’où la réunion d’urgence convoquée par Québec Cinéma qui, depuis qu’un premier article sur le sujet a été publié dans La Presse samedi, fait l’objet de pressions pour que les prix Jutra, dont la cérémonie est prévue le dimanche 20 mars, changent de nom.

Pour l’instant, il n’en est pas question.

Prudence chez Québec Cinéma

« Nous sommes dans un contexte vraiment particulier, car les sources sont anonymes, aucune accusation n’est portée et la personne visée par les allégations est décédée », a rappelé Patrick Roy, président du conseil d’administration de Québec Cinéma. Des propos qui font échos à ceux de la ministre de la Culture, Hélène David, qui a martelé lundi : « Prudence, prudence, prudence. »

« L’oeuvre de Jutra est exceptionnelle, mais il ne s’agit pas de distinguer l’oeuvre de l’homme. Le rapport que Québec Cinéma entretient avec Jutra dans le cadre de ses opérations, c’est autre chose, a de son côté fait valoir Ségolène Roederer, directrice générale de Québec Cinéma. Et puis il y a cette idée que tout le monde était au courant : personnellement, je n’en avais jamais entendu parler. Vérification faite, les gens de mon entourage non plus. Qui savait quoi et de quoi s’agit-il ? C’est ça la question. En attendant, on prend acte, mais on demeure prudent. »

Invité à commenter, l’auteur et cinéaste Jacques Godbout, membre du comité éditorial des Éditions du Boréal, s’est dit quant à lui surpris par l’ampleur de la controverse.

« Je trouve ça étonnant que les gens en fassent une affaire d’État alors, que dans le livre… c’est une des descriptions de ses moeurs sexuelles, mais il a fait du cinéma ; il a fait mille et une choses. Ça fait partie de la personnalité du personnage, mais je ne croyais pas que ça deviendrait sa seule raison d’être. Ce qui se passe à mon avis, c’est qu’ici, on confond la commémoration des gens avec les prix qu’on donne. Il y a le prix Jutra, mais il y a aussi le prix Félix, le prix Olivier ; c’est très dangereux. À Hollywood avec l’Oscar, ils ne risquent rien. »

Une victime prête à parler ?

Vers la fin de l’entrevue menée par Alain Gravel, Yves Lever y est allé d’une étonnante confidence quant à l’absence de témoignages de victimes de Claude Jutra :

« Il a été question dans une première version du manuscrit… il a été question que l’une des victimes écrive une postface et, chez Boréal, on a accepté ça, pendant un petit moment, puis après ça, on s’est dit non, ça deviendrait trop un truc anti-pédophilie et ce n’est pas ça le sujet du livre. »

Au Devoir, le biographe a confié ne pas souhaiter s’étendre sur la question, réitérant son désarroi que l’on se concentre autant sur ce pan de la vie du cinéaste.

« Ça m’a été suggéré par mon contact, qui est un proche de cette personne-là, de cette victime qui aurait pu écrire cette postface. Mais ça n’a pas abouti. Après une semaine, c’est complètement tombé à l’eau et, moi-même, j’étais un peu d’accord au point de départ, mais je ne l’étais plus après. Ça focalisait trop. Moi, je n’ai pas fait un livre sur la pédophilie, alors j’aimerais mieux qu’on ne revienne pas là-dessus [sur la postface]. On n’élabore pas sur quelque chose qui n’est pas arrivé », plaide-t-il.

Chez Boréal, Jacques Godbout a amené quelques précisions. « Je ne pense pas qu’il s’agissait d’une postface. [Yves Lever] voulait plutôt faire publier un document quelconque, mais on considérait que ce n’était pas le sujet du livre et qu’il devait se concentrer sur la carrière et l’analyse de l’oeuvre de Claude Jutra. »

Un ouvrage critique

Comme l’indique Yves Lever, ses recherches furent fouillées et longues.

« Les archives étaient tellement énormes ! Le fonds d’archives à l’UQAM, le principal de Jutra, et aussi celui à la cinémathèque ainsi que le fonds Albert-Jutras, le père de Claude Jutra, à l’Université de Montréal : tout ça était très, très imposant, mais moi, je trouve ça passionnant de travailler en archives. Ç’a été un plaisir, mais c’était énorme. »

Fait surprenant, Yves Lever se trouve avoir rédigé là la première biographie du cinéaste d’À tout prendre. « Ça fera 30 ans en novembre que Claude Jutra n’est plus. Il avait 56 ans. J’ignore pourquoi on ne lui a pas consacré de biographie avant. Je ne sais pas si c’est parce que les gens avaient un malaise… Jutra, c’est quand même un peu controversé, estime Yves Lever. C’est pas tout le monde qui crie au génie. Il y a des films qui ne sont pas très bons. Dans le cinéma direct, il y a des choses très importantes. Mon oncle Antoine a des parties qui sont très bonnes ; Kamouraska, il y a des petites choses, mais ça ne marche pas toujours. Disons que Jutra, c’était un bon cinéaste, mais pas un excellent cinéaste. C’était peut-être avant tout un monteur, comme deux personnes me l’ont suggéré. »

Une approche du sujet et de son oeuvre qu’appuie Boréal.

 

« C’est un bel ouvrage, bien fait, un peu sévère à l’occasion, mais Yves Lever est également un critique et il exerce son droit de critique. Je trouve qu’il a fouillé la chose très bien », conclut Jacques Godbout.

29 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 16 février 2016 02 h 05

    «Des mots pour le dire» ou «Dire des maux»?!

    On tourne la «page», on se fait tous «petits» et ... Misère.

    JHS Baril

  • Gaston Bourdages - Abonné 16 février 2016 04 h 57

    Des squelettes dans un placard de vie....?

    Qui peut prétendre en être totalement vierge ? Oui, il y existe de gros, de très gros voire d'immenses squelettes dans certains «garde-robes». N'est-ce pas aussi ça l'humanité, porteuse et, je dirais, fiduciaire et de beautés et de laideurs, et de grandeurs et de bassesses, de courage et de lâcheté ? Bref...l'humanité.
    Dangeureux les piédestals ?
    Mettre un être humain sur un socle comporte son lot de risques. Comme celui de la trahison pré ou post-mortem.
    La pédophilie s'explique mais jamais ne s'est justifiée, jamais elle ne se justifie et jamais elle ne se justifiera...nonobstant.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 16 février 2016 10 h 05

      La pédophilie est une MALADIE et non un CRIME. Yves Lever semble ignorer ce fait. On ne blâme pas quelqu'un de vivre un cancer ou une autre maladie. Ce livre rapportera de l'argent à son auteur et à son éditeur et c'est le but visé...

    • Jean-Pierre Marcoux - Inscrit 16 février 2016 17 h 44

      Une «maladie» qui a eu un effet sur des enfants, victimes de cette pédophilie.
      Votre analogie ne tient pas la route.

  • Pierre Fortin - Abonné 16 février 2016 07 h 27

    Faire silence


    Nous devons nous attendre à un déluge de prises de positions et d'atteintes à la mémoire d'un homme mort depuis déjà longtemps sans savoir si crime il y a eu et s'il y a eu victime. Déjà les médias se sont accaparé du scoop pour faire de la copie, leur pain et leur beurre. Le sujet est croustillant et les condamnations se multiplient. « Manger du prochain » fait malheureusement partie de nos travers.

    Est-il possible de faire justice aujourd'hui sur ce qui s'est passé à une autre époque, avec d'autres mœurs et d'autres lois que celles que nous connaissons aujourd'hui et sans plus d'information? Devant ce qui n'est qu'allégation, c'est encore Me Jean-Claude Hébert qui défendait le mieux hier les fondements de la justice en nous rappelant ce qu'est la présomption d'innocence qui est avant tout affaire de dignité humaine.

    Et si certains conflits amènent leur lot de dommages collatéraux, certains autres procurent aussi des avantages collatéraux. L'auteur Yves Lever et son éditeur Boréal bénéficient outrageusement d'un coup de pub qui leur sera à coup sûr très profitable. L'ombre jetée sur la mémoire de Claude Jutra n'est-elle pas devenue l'élément principal de la mise en marché de sa biographie? Coïncidence peut-être, mais coïncidence déplacée.

    S'il est impossible de faire justice alors gardons-nous de condamner et, à défaut de mieux, faisons silence sur cette affaire que nous ne pouvons pas comprendre.

    • Chantale Desjardins - Abonnée 16 février 2016 10 h 07

      La pédophilie n'est pas un crime mais une M A L A D I E.

    • Berthe Fortier-A - Inscrite 17 février 2016 09 h 37

      Cette biographie je l'ai commandée avant que ne sortent toutes ces controverses et prises de position.
      J'aimais Claude Jutra le cinéaste et le personnage. . Cela ne changera pas mon avis sur ses films. Je suis tout simplement triste et je compatis aux douleurs des victimes.

  • Marc Leclair - Inscrit 16 février 2016 07 h 47

    "Au Devoir, le biographe a confié ne pas souhaiter s’étendre sur la question, réitérant son désarroi que l’on se concentre autant sur ce pan de la vie du cinéaste."

    dixit Yvers Lever.

    Mais à quoi donc vous attendiez-vous monsieur Lever? C'est un énorme pavé que vous venez de jeter dans la marre. Vous croyiez que cet extrait de votre livre n'était qu'une anecdote anodine qui passerait comme une lettre à la poste? C'est un peu naïf de votre part, vous m'excuserez.

    • Jean Richard - Abonné 16 février 2016 10 h 06

      Hier soir à Télé-Québec, l'essai de trois marques de capsules de détergent à lessive. La couleur qui a le mieux résisté à la magie annoncée des détergents, c'était le jaune, venu de la moutarde.

      Monsieur Lever a sorti un pot de moutarde et a mis un peu de jaune dans ce bouquin, très peu, mais juste assez pour que ça s'incruste bien et que ça résiste à toute tentative de les faire disparaître.

      Cette tempête dans un verre d'eau fera probablement vendre des bouquins. Et comme le jaune se vend bien, on en met, juste un peu, mais juste assez pour déclencher une réaction en chaîne.

      Naïveté ou geste bien mesuré ?

    • Louis Fallu - Abonné 16 février 2016 10 h 09

      Un scoop pour mieux vendre !

    • Gilles Delisle - Abonné 16 février 2016 10 h 32

      Vous avez raison M. Leclair! Comment peut-on accuser comme cela, sans preuves actuellement, et seulement à partir de oui-dire! Procédé inqualifiable, qui ne fait que du tort à ce grand cinéaste et à sa famille. Si c'était pour vendre quelque livres de plus , ce serait clairement plus abject encore!

    • Marc Leclair - Inscrit 16 février 2016 12 h 00

      Si ce n'est pas de la naïveté, alors c'est un geste délibéré d'une mesquinerie sans précédent pour mettre à mal inutilement la mémoire du grand cinéaste qu'était Jutra. Les ragots et les travers des uns font les choux gras des autres. Quel gâchis!

      D'ailleurs, plusieurs critiques d'art, n'ont-ils pas souvent trouvé un malin plaisir à détruire de brillantes carrières pour apaiser leurs frustrations d'artistes ratés.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 16 février 2016 08 h 16

    UNE TEMPÊTE DANS UN VERRE D'EAU ?

    Il serait grand temps que nos sociétés comprennent que les personnes pour lesquelles, et pour différentes raisons, nous avons construit une certaine reconnaissance sont aussi et avant tout des êtres humains. avec leurs opinions politiques , leurs préférences sexuelles. leurs amis parfois encombrants..... Si cela les amène hors la loi, la justice est là pour s'en occuper, sinon le reste est affaire de morale, d'èthique ou ...de l'air du temps. En ce sens "l'affaire Jutra" en dit autant, sinon plus, sur la société québecoise que sur C. Jutra lui-même.

    • Alain Lavoie - Inscrit 16 février 2016 15 h 51

      '' En ce sens "l'affaire Jutra" en dit autant, sinon plus, sur la société québecoise que sur C. Jutra lui-même.''
      Très bien dit. Au fond ce que cela révèle surtout, c'est combien notre société est malade.