Le milieu du cinéma est secoué par des allégations visant Claude Jutra

Le cinéaste Claude Jutra
Photo: Michel Brault Le cinéaste Claude Jutra

Une nouvelle biographie de Claude Jutra, une des figures emblématiques du cinéma québécois, qui contient des allégations de pédophilie à son endroit promet de susciter de vives réactions dans le milieu du septième art.

Dans Claude Jutra, biographie, le plus récent ouvrage qui doit paraître mardi aux éditions du Boréal et qui se penche sur la carrière et la vie du célèbre cinéaste, le critique et professeur de cinéma à la retraite Yves Lever évoque dans un bref passage — quatre pages tout au plus — le « penchant de Jutra pour les garçons plus jeunes » et les relations que ce dernier aurait entretenues avec des adolescents tout au long de sa fructueuse carrière.

« Dans le milieu du cinéma, de multiples sources le confirment, écrit Lever, beaucoup de gens savent que Jutra aime les jeunes garçons, bien qu’il ait aussi des rapports sexuels et amoureux avec des hommes adultes. » À aucun moment, l’auteur ne fait toutefois référence à un événement précis ou à de potentielles victimes. Tout au plus Lever évoque-t-il les soupçons et les malaises de certains proches du prolifique réalisateur.

Discret

Contacté par Le Devoir, le critique et professeur de cinéma Yves Lever s’est montré plutôt discret, mais a tout de même indiqué qu’il « n’aime pas beaucoup qu’on [se] concentre [sur ces éléments] » et qu’il « insiste pour qu’on parle de l’ensemble de la carrière de Jutra ».

« C’est quelque chose que je n’avais pas prévu quand j’ai commencé la série d’entrevues avec des personnes qui avaient bien connu [le cinéaste] par le travail ou l’amitié », a-t-il fait savoir. Il insiste d’ailleurs sur le fait qu’il n’a pas voulu faire d’enquête sur le sujet, mais qu’il tenait tout de même à ce que ce soit mentionné, « mais en évitant que le lecteur [se] focalise sur ce point ».

Pour sa part, la ministre de la Culture, Hélène David, s’est montrée très prudente. « J’y pense depuis hier, a-t-elle affirmé en entrevue avec Le Devoir. Ce ne sont pas des questions simples. Il n’y a pas d’accusations formelles. Il n’y a pas de victimes qui, à notre connaissance, ont porté plainte. Quoi qu’on dise par ailleurs, Claude Jutra est un immense créateur sauf que pour ce “par ailleurs”, on n’a pas d’informations confirmées. […] Tout citoyen est présumé innocent. On n’a pas d’éléments pour l’instant et il n’y a jamais eu de procès et M. Jutra est décédé. Alors, soyons très très prudents. »

« Chez l’éditeur, on a été très sensible sur ce sujet, indique toutefois Yves Lever. J’ai fourni une liste de tous les témoignages recueillis, certains sous le sceau de la confidentialité, d’autres non. Un avocat a revu les pages en question et a suggéré quelques petites coupures pour éviter que certaines personnes ne se sentent incriminées. »

Québec Cinéma qui chapeaute le gala des prix Jutra n’a pas répondu aux demandes d’entrevue du Devoir.

15 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 15 février 2016 05 h 49

    «éviter que certaines personnes ne se sentent incriminées»???

    On peut s'interroger sur le sens de ce propos d'Yves Lever. Lui et un avocat de son éditeur veulent protéger «certaines personnes» mais ne se gènent pas pour faire des allégations qui incriminent Claude Jutra. Selon eux, la réputation d'un homme mort ne vaut pas celles de personnes vivantes. L'auteur et l'avocat ne craignent pas la réaction d'un mort qui ne peut évidemment pas défendre sa réputation. L'auteur se permet donc de salir la réputation d'un homme important dans l'histoire du cinéma québécois sans révéler les sources de ses allégations. Le procédé est inacceptable.

    Qui a été témoin de quoi dans cette affaire ? Si des gens ont été témoins d'actes pédophiles et n'ont pas contacté la police alors ils ont été complices de ces crimes. Et monsieur Lever manque de courage en refusant d'identifier ces personnes. Honte à lui !

  • Pierre Schneider - Inscrit 15 février 2016 07 h 12

    L'attrait du croustillant

    M. Levert aurait du se renseigner et savoir que, dans une bio, si on évoque, ne serait-ce que dans quelques lignes, une connotation sexuelle hors-norme, les médias en général ne retiendront que ce passage anecdotique. J'en ai déjà vécu l'expérience quand j'ai publié un récit chez Québec Amérique et que tous les médias n'en ont retenu qu'un passage lié à une expérience sexuelle, alors que la politique était le principal sujet du livre.

    Sensationnalisme ? Maturité sexuelle non assumée des Québécois, même si nous sommes en 2016 ? C'est désolant. Était-ce nécessaire dans le cas de Jutra, dont certains ont qualifié injustement de pédophile à la suite de cette révélation ?

    Sûrement pas.

    • François Beaulé - Abonné 15 février 2016 08 h 23

      Les allégations de Lever dépassent des allusions à une sexualité hors-norme. Quand un adulte a des relations sexuelles avec un adolescent de moins de 16 ans, il s'agit d'un crime selon la loi actuelle. Quoique l'âge minimum du consentement n'était pas le même à une autre époque.

  • Alain Lavoie - Inscrit 15 février 2016 07 h 37

    Je trouve hypocrite et totalement irresponsable l'attitude de M. Levert. Le livre n'est même pas paru que déjà l'étiquette "pédophile'' est accolé à tout jamais à Claude Jutra. Quel gâchis!

  • Pierre Jutras - Abonné 15 février 2016 07 h 59

    Une affaire d'écriture

    Dans sa chanson «L'Oubli», Michel Rivard raconte Claude Jutra comme il l'a connu quand il habitait chez lui au Carré Saint-Louis. Il parvient à parler des rencontres de Claude avec de jeunes gens avec une touchante émotion, sans tomber dans le sensationnalisme (comme c'est le cas actuellement). Voici l'extrait en question :
    ...
    Maintenant
    Des garçons de passage
    Lui dérobaient des bouts d´sa vie
    Il dessinait leurs doux visages
    Eux repartaient sans dire merci
    ...
    https://www.youtube.com/watch?v=pyROGI83VNw

    Tout le monde savait que Rivard parlait de Jutra et cela n'a pas fait de scandale. Il avait trouvé le ton et l'émotion justes pour parler de l'homosexualité de Claude Jutra, de son attirance pour les « les garçons ». Une affaire d'écriture, probablement...

  • Michel Lebel - Abonné 15 février 2016 08 h 16

    Erreur de jugement


    Avec cette publication traitant de la pseudo pédophilie de C.Jutras, je dois conclure que M.Yves Lever et l'éditeur Boréal ont commis une grave erreur de jugement. M.Jutras n'a jamais été accusé ou condamné pour pédophilie. Aucune de ses pseudo victimes n'a porté plainte contre le défunt cinéaste. Alors il fallait faire silence sur le sujet, à moins que les victimes acceptent d'en parler publiquement et que leurs témoignages soient amplement et sans le moindre doute corroborés, et le tout fait publiquement. Ce qui ne semble pas le cas.


    Michel Lebel

    • Michel Lebel - Abonné 15 février 2016 10 h 46

      Petite erreur de ma part: Jutra s'écrit sans "s".


      M.L.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 15 février 2016 10 h 53


      Il y avait une atmosphère d'excités ce matin à l'émission de Gravel, une belle cacophonie radiophonique tant les cerveaux se réchauffaient au "scoop". Pas d'accusation, des "victimes" qui témoignent derrière l'incognito. Tout-à-fait dans le genre...

      On pourrait aussi se lancer dans la chasse aux politiciens pédophiles décédés depuis quelques décennies, derrière le même écran de l'anonymat d'Enquête! Facile!

      Mort, Jutra ne peut se défendre. Va-t-on reculer jusqu'aux Grecs anciens?

    • Charles Lebrun - Abonné 15 février 2016 16 h 16

      Pour une fois, je suis en accord avec votre commentaire! M. Jutra est maintenant décédé... Mais M. Lever a-t-il songé un seul instant à la (aux) victime(s) présumée(s)? Celles-ci ont choisi de garder le silence! Les a-t-ils respecter dans le seul but de faire de son livre un "best seller"? C'est très "cheap" de la part de M. Lever! Ces victimes, en ce 15 février, doivent souffrir... bien plus que Claude Jutra! Et M. Lever, lui, jubile de tant de "notoriété" pour ces "quatre pages" qui n'ajoute rien à l'oeuvre de ce grand cinéastre! Voilà un homme qui a agit en "prédateur" envers les victimes, de manière peut-être plus "grossière" et égoïste que Claude Jutra l'a fait à l'époque! Il se sert des victimes pour augmenter la vente de sa biographie! Si j'étais lui, j'aurais tellement honte!

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 17 février 2016 10 h 50

      Tout cela est d'une infinie tristesse...

      Il eut été préférable que ce "scoop" sorte avant qu'un biographie ne retienne la bombe, quelques jours avant le lancement de son livre.