Les fantômes sans nom de Denis Côté

Trois ans après son Ours d’argent, Denis Côté présentait «Boris sans Béatrice» à la Berlinale, vendredi.
Photo: Tobias Schwarz Agence France-Presse Trois ans après son Ours d’argent, Denis Côté présentait «Boris sans Béatrice» à la Berlinale, vendredi.

On va d’abord voir Denis Côté et son acteur James Hyndman à l’hôtel Frantic, avant de les retrouver en équipe élargie à la conférence de presse. Avec Boris sans Béatrice en lice pour l’Ours d’or, c’est la petite frénésie de la délégation québécoise au deuxième jour de la Berlinale. Le Jour J.

James Hyndman a beau être né en Allemagne, c’était pur hasard des tribulations parentales. Le Max de Souvenirs intimes (Jean Beaudin, 1999) se faisait rare au cinéma d’auteur. Accompagner un film à Berlin lui procure un retour en beauté. Ça se prend bien.

Côté est un habitué des lieux. Quatre fois que ses films atterrissent ici, dont deux en compétition. Il y a trois ans, Vic + Flo ont vu un ours, titre prédestiné, avait récolté l’Ours d’argent de l’innovation. À Berlin, il a l’impression que ses films sont choisis… juste parce que les sélectionneurs les aiment. Ni par amitié, ni pour ses beaux yeux ou ses tatouages, mais par goût de ses revirements insolites, cadrages au poil et ruptures de ton. Il a toujours reçu plus de résonance à l’étranger que chez lui, même si Boris sans Béatrice assurera bientôt l’ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois.

« Personne ne fait des films qui bifurquent autant que ceux de Denis Côté, si étonnants, si riches », entendait-on après la projection. D’autres cinéphiles avouaient s’y perdre un peu. En conférence de presse, les journalistes le louangeaient. Il divisera l’opinion ; c’est sûr.

Boris sans Béatrice est sans doute le plus maîtrisé formellement des films de Denis Côté, son plus « bunuelien » aussi dans son climat, avec des personnages féminins forts, des fantômes qui n’osent dire leur nom, et un Hyndman qui porte son personnage avec juste assez d’inquiétude pour le fissurer sans le ramollir. Cadrages et luminosité exceptionnels, sons stridents lancés sur ces no man’s land entre ville et campagne, son habituel terrain de jeu, ici plus policé, sur le terrain des gens de pouvoir. Une première, pour lui.

Moins « casse la baraque » que Vic + Flo, flanqué d’un happy ending pas évident, qu’il décrit comme une ouverture vers tous les possibles, truffé d’apartés du côté du mythe — Narcisse, Tantale, Faust — et de plages d’humour. Quel étrange objet non du désir, mais de l’inquiétude !

Une collègue dit le trouver thématiquement proche du film Le Mirage… pour intellos. J’ajouterais des liens avec Le règne de la beauté de Denys Arcand, mais en réussi. Sous cette histoire d’un chef d’entreprise sûr de lui (James Hyndman) à qui tout sourit, mais dont l’épouse ministre sombre en dépression sévère, Boris sans Béatrice questionne les valeurs hédonistes et matérialistes du jour.

Le cinéaste y a mis du sien. « J’ai fait le tour du monde, gagné des prix. Sans être une vedette, ça me procure un confort intérieur. “Suis-je une bonne personne ?” me suis-je un jour demandé. » Cette question taraude le héros. À la conférence de presse, Hyndman, rieur, lui répondait en boucle : « Oui, Denis. »

Le vernis du héros craque, entre deux maîtresses, une fille gauchiste, une mère négligée et une belle maison au magnifique terrain, qui tient du mirage, justement. Et si chaque personnage n’était qu’une facette du héros ? Si c’était lui le vrai malade, et sa femme alitée, le deus ex machina ? Comme à travers le Blow-Up d’Antonioni, on ne sait plus si le héros a rêvé ou non tout ça.

Une sorte de Jiminy Cricket, conscience du personnage incarnée par le Français Denis Lavant, gnome costumé à tête de Méphisto et au discours théâtral, le met au défi de réparer quelque chose en lui, s’il veut retrouver sa femme. La partie peut commencer.

« Pour mettre en scène le doute du personnage, j’ai pris un acteur, pour montrer son tourment, un hélicoptère. »

James Hyndman trace un parallèle entre son Boris et le Don Juan qu’il a incarné au théâtre. « Don Juan dit : je préfère brûler en enfer que de changer. Boris choisit de ne pas mourir. C’est un film sur la liberté. La statue du Commandeur est interprétée par Denis Lavant. »

Pour tout dire, la « conscience » devait être jouée par Michael Lonsdale, inoubliable moine dans Des hommes et des dieux (Xavier Beauvois, 2010). « Mais il est âgé. Il a découvert Jésus et trouvait bizarres des métaphores du film. »

Sa distribution fait la fierté de Denis Côté : Hyndman et Lavant bien entendu, mais aussi Simone-Élise Girard (l’épouse), Isolda Dychauk (la maîtresse), Dounia Sichov (la servante et nouvelle maîtresse), le cinéaste torontois Bruce LaBruce en premier ministre. « Ça fait du bien de varier, d’apporter à l’écran des nouveaux visages. »

Tourner chez les riches

Il s’agit du neuvième film de l’ancien critique d’Ici. « J’en avais fini avec les personnages qui ont le dos rond et entrent en eux-mêmes, sans trop s’exprimer. » Des dialogues de dix pages pour des personnages qui maîtrisent le langage, une action ancrée chez les riches ; il s’est fait plaisir.

Mais le cinéaste brise un tabou. Au Québec, rares sont ceux qui osent réaliser des films hors du milieu populaire. Arcand se fait reprocher son élitisme. La misère noire dans la poutine, les cuisines, l’arrière-cour urbaine ou la cabane au fond des bois trônent en vedettes incontestées de notre septième art, sur relents étrangement marxistes. « Pourtant le milieu social ne devrait jamais être une barrière, estime avec raison Denis Côté. Boris a des problèmes reliés à sa classe sociale, mais il n’était pas question pour moi de faire un film antibourgeois. Plutôt un conte moral. » En trois langues par surcroît : français, anglais, russe. « J’aime pas mon Québec trop pure laine, non plus. »

Denis Côté se défend d’avoir accouché d’une oeuvre judéo-chrétienne, quoiqu’elle le soit malgré tout. « Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? » demandait le Christ. Interrogation au coeur du film. « Sauf que Boris n’a pas vraiment fait quelque chose de mal. Il est juste à côté de ses pompes. »

Les riches finissent quand même par payer le prix de leur condition au cinéma québécois. Cette fois encore. Fond culturel oblige…