Animer le futur antérieur

Jacques Tardi est une légende vivante de la bande dessinée.
Photo: Patrick Kovarik Jacques Tardi est une légende vivante de la bande dessinée.

Avril et le monde truqué est une uchronie, genre rétrofuturiste qui repose sur la réécriture de l’histoire à partir d’un événement du passé. Tarantino en avait fait une à travers Le commando des bâtards, qui changeait le cours de la Seconde Guerre mondiale. En littérature, Michel Houellebecq est un habitué du genre. Suffit de partir d’un faux postulat : les Allemands ont gagné la Seconde Guerre mondiale, par exemple. Et c’est parti…

Sur cette merveilleuse animation de Franck Ekinci et Christian Desmares, en salles ici dès vendredi, plane l’ombre de Jacques Tardi, légende vivante de la bande dessinée française pour adultes. Benjamin Legrand, proche de Tardi, voulait rendre hommage à son univers dans un scénario de série, devenu projet de long métrage. Sept années et dix scénarios plus tard après la participation de Tardi à la conception graphique, Franck Ekinci et Christian Desmares se sont retrouvés seuls à sa barre. Ce qui n’empêche pas la griffe de Tardi de demeurer perceptible de bout en bout dans cette oeuvre à quatre mains, sans compter les autres… Christian Desmares s’est attelé au développement et à la réalisation, Ekinci à la conception visuelle, à la musique et au son ; le tout dans un univers rétro, débordant d’inventivité architecturale.

« Il s’agit de la première adaptation de Tardi en dessin animé, même si c’est une histoire originale », explique Frank Ekinci. « Tardi constitue une influence cinématographique pour les cadrages aussi, poursuit Christian Desmares. On ne fait pas de caméra visible. C’est comme si le matériel de tournage avait été le matériel de l’époque. Nos héros se déguisent. Ce qu’ils tentent d’accomplir ne marche jamais, comme dans les classiques du film d’animation, mais il fallait doser ; si on en dit trop aux spectateurs, le mystère disparaît. Si on n’en dit pas assez, on les perd en cours de route. Le scénario était très dense au départ et le film durait 2 h 20, il a fallu couper une heure. » Rien n’a été laissé au hasard et le projet fut lent et difficile à mener.

Ère préindustrielle

Primé au Festival d’Annecy, Avril et le monde truqué nous transporte dans un Paris de 1941 qui n’a pas connu les guerres mondiales ni les avancées technologiques et est demeure figé à l’ère préindustrielle, au charbon et à vapeur, sans radios, ni télés, ni avions, engourdi dans un environnement du XIXe siècle. Les savants disparaissent mystérieusement sans pouvoir faire évoluer les technologies. Avril, une jeune fille intelligente, avec son chat parlant Darwin — « Il s’appelait Newton au début, mais devait évoluer forcément… », précise Frank —, part en quête de ses parents, scientifiques kidnappés par d’étranges extraterrestres, en compagnie également de Julius, un titi parisien. Et en avant pour des aventures rocambolesques !

« L’idée d’une héroïne s’est imposée. C’est un des points fondamentaux, déclare Frank Ekinci. Et tant mieux si les films mettent plus de filles en avant-scène, mais Tardi voulait quelque chose de différent. Ce nez en trompette d’Avril… Par ailleurs, au début son père était le collabo. On a inversé du côté de la mère ; question d’équilibre. Sinon, seuls les personnages féminins auraient eu le beau rôle. Le film éclaire aussi de vrais questionnements de la science. Des citations d’Einstein sont énoncées par son personnage. »

Une recherche importante fut effectuée en amont. « J’ai travaillé avec une journaliste scientifique afin de comprendre l’hiver nucléaire, le danger de surutilisation du charbon, les questions de photosynthèse alors que les légumes de terre sont dominants, ajoute-t-il. Quant aux extraterrestres, on leur a donné des têtes de varans, parce que ces animaux vivent 70 ans en bonne santé, pas si loin des humains. »

Les voix ont été enregistrées avant l’animation. Jean Rochefort, Marion Cotillard, Marc-André Grondin, Olivier Gourmet, Bouli Lanners ont travaillé à l’aveugle. « La plupart d’entre eux n’avaient jamais fait ce genre d’exercice, explique Christian Desmares. On ne leur a pas montré le story-board. C’était très inspirant pour nous. Ça donnait des idées de jeu pour les personnages. Au mouvement, on pouvait associer des effets de voix. Ce fut l’étape de fabrication du film où on a senti passer un vent de liberté. »

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 13 février 2016 08 h 48

    Le futur antérieure

    Que j'aime votre phrase le futur antérieure , quel outils que la language, aussitôt que j'ai lu cette phrase j'ai pensé a notre ami Claudel dont le style était presque toujours en futur antérieure , ne retouvons nous pas dans les auteurs classiques cette approche pour la compréhension humaine, est-ce que les anciens ne baignaient-ils pas toujours dans cette forme d'écriture a moitié fiction et a moité realité, merci aux grecs anciens de nous en avoir montré les rudiments et la mécanique