Le pari cinéphile de Rivière-du-Loup

Le réalisateur Philippe Falardeau entre les comédiens Irdens Exantus et Patrick Huard, vedettes de «Guibord s’en va-t-en guerre», film présenté en ouverture du festival de Rivière-du-Loup
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le réalisateur Philippe Falardeau entre les comédiens Irdens Exantus et Patrick Huard, vedettes de «Guibord s’en va-t-en guerre», film présenté en ouverture du festival de Rivière-du-Loup

On arrive à Rivière-du-Loup par temps ensoleillé, avec une petite froidure juste assez piquante pour rappeler que, malgré l’absence de neige en février, l’hiver a toujours cours. On est là parce qu’on voulait vivre ce jeune festival qu’est « Vues dans la tête de… ». Le concept, qui consiste à offrir à une personnalité du milieu cinématographique l’occasion de constituer sa propre programmation de titres québécois, a l’heur d’intriguer.

C’est dans un cinéma qui sera centenaire l’an prochain que se déroulaient les projections de la 4e édition, et quel cinéma ! En façade, en haut de la marquise, un éventail multicolore en bas-relief. Le nom de l’endroit ? Le « Princesse ». On adore.

Programmatrice invitée cette année, Micheline Lanctôt a opté pour des oeuvres qui n’ont pas trouvé leur public, faute de salles, croit-elle. C’est devant un parterre qui l’avait réclamée à l’unanimité à l’issue de la précédente édition que la cinéaste et comédienne a lancé les festivités vendredi soir. La bonne humeur a duré grâce à la projection en ouverture de Guibord s’en va-t-en guerre, fine satire politique remplie de ce bel esprit qui distingue le cinéma de Philippe Falardeau.

Échanges relevés

Présent pour l’occasion, l’auteur a répondu aux questions des spectateurs après le film. À l’un d’eux qui demandait au sujet de ses acteurs Micheline Lanctôt et Robin Aubert s’il était plus difficile de diriger des comédiens cinéastes, Philippe Falardeau a répondu par la négative. « Au contraire, c’est plus facile parce qu’ils savent ce que c’est que d’être dans ma position. »

Samedi en fin de journée, on a repensé à l’anecdote lors de la table ronde intitulée « La place de l’acteur dans la réalisation d’un film ». Y participaient les cinéastes Dominique Chila et Samer Najari (Arwad), Jean-Sébastien Lord (L’ange gardien), Félix Dufour Laperrière (Transatlantique), ainsi que MM. Falardeau, Aubert et Mme Lanctôt (ces derniers vedette et réalisatrice d’Autrui, respectivement).

Passionnante, la discussion s’est transformée en débat enlevé entre Micheline Lanctôt et Philippe Falardeau, elle préférant éviter de faire passer des auditions pour ses films, lui trouvant au contraire l’exercice indispensable. Tous deux étant d’excellents orateurs, la joute — souvent très drôle — s’est avérée particulièrement enrichissante, à l’instar de la réflexion globale.

En vrac

« Je dis toujours à mes élèves qu’il n’y a pas de mauvais acteurs, juste des acteurs mal dirigés. C’est paradoxal, mais les acteurs ont peu de contrôle sur l’interprétation : beaucoup de ce qu’ils donnent finit sur le plancher de la salle de montage. C’est le réalisateur qui sculpte la performance de l’acteur », dixit Micheline Lanctôt, qui enseigne la direction d’acteurs depuis 34 ans.

« Ma direction d’acteurs commence en audition où je suis moi-même auditionné. On voit si on peut travailler ensemble. Parfois, je n’arrive pas à appuyer sur le bon bouton avec un acteur. Je n’arrive pas à le diriger. Je suis alors confronté à ma propre incompétence. Or, comme c’est moi qui réalise le film, je dois porter mon choix sur un acteur avec qui le courant passe », dixit Philippe Falardeau.

« Il arrive qu’on ait plus de facilité à communiquer avec un acteur qu’avec un autre. Quand ça ne fonctionne pas, c’est ma faute : c’est moi qui n’arrive pas à communiquer mon idée. Le fait que Dominique et moi coréalisons est un atout. Ça tient souvent à une simple nuance. C’est comme de la musique : un temps, voire un demi-temps à côté, et ça sonne faux », dixit Samer Najari.

« J’ai travaillé avec des non-professionnels pour mon court-métrage Sur le ciment. Je voulais tenter l’expérience comme réalisateur, mais aussi pour comparer puisque je suis acteur. J’ai eu un choc. Ils sont tellement plus vrais que les acteurs. Nous autres, on joue, c’est entendu, mais avec le temps, il arrive qu’on développe des tics de jeu si on ne se surveille pas. On a des filtres. Les non-professionnels n’en ont aucun », dixit Robin Aubert.

« Avec les comédiens, je tiens à répéter avant le tournage. Comme on travaille généralement avec peu de moyens, on dispose de peu de jours de tournage, et chaque moment compte, ce qui fait qu’on est moins disponibles pour les acteurs. J’essaie de pallier ça en amont », dixit Jean-Sébastien Lord.

Interrogés par Félix Dufour Laperrière sur ce qu’ils pensent des réalisateurs qui torturent leurs interprètes, les collègues ont tranché : la fin ne justifie pas les moyens.

Ils sont venus

Durant la fin de semaine, plusieurs spectateurs ont évoqué la difficulté d’avoir accès à certains films québécois, et s’il est un constat qui émeut au moment de partir, c’est ce désir patent de voir le cinéma d’ici dans toute sa diversité, sans étiquette ni a priori.

En cela, si la formule mise en avant par « Vues dans la tête de… » plaît en théorie, elle séduit encore davantage en pratique.

1 commentaire
  • Philippe Dubé - Abonné 8 février 2016 07 h 07

    magnifique moment de ralliement cinématographique

    Ce festival à échelle humaine permet une rencontre directe avec le cinéma d'ici et en train de se faire. Pour la somme ridicule de 30.00$ (prix du laisser-passer), nous avons eu droit cette année à une riche programmation concoctée ("vue dans la tête de") par Micheline Lanctôt. Le concept est irrésistible, le résultat percutant. Merci aux organiateurs et leurs invités, nous serons encore au rendez-vous l'an prochain.