D’introspection en ouverture

Émile Schneider et Roy Dupuis dans un film écrit et mis en scène par Onur Karaman
Photo: K-Films Amérique Émile Schneider et Roy Dupuis dans un film écrit et mis en scène par Onur Karaman

Étendu sur son lit, Attila contemple le plafond, pensif. Il vient de refaire ce rêve qui le poursuit depuis… l’enfance, depuis tout petit. Au réveil, seules quelques bribes flottent encore à la lisière de sa mémoire. Mais déjà, à mesure que le jour se fait au-dehors, les images se dissipent au-dedans. Et Attila de se lever, indifférent aux tentatives de conversations de Julie et Michel, ses parents adoptifs. Né en Turquie et amené au Québec à cinq ans, Attila, la jeune vingtaine, traverse l’existence replié sur lui-même. D’emblée, il n’attire pas la sympathie, le héros de Là où Attila passe. Il tient les siens à distance, et avec eux, le spectateur. C’est voulu. On n’aura ni fin ni cesse par la suite de s’attacher à lui.

Deux événements inattendus ébranleront Attila et le propulseront — lui et l’intrigue — en avant. Lasse du mutisme buté de son fils et du regard aveugle de son conjoint, Julie quitte le foyer sans laisser d’adresse. Au même moment, Attila, qui a « lâché » le cégep et qui travaille depuis comme plongeur dans un restaurant, remarque dans une soirée une jolie étudiante, Asya. Elle aussi vient de Turquie, et elle aussi l’a remarqué.

Habilement, sans forcer, Onur Karaman, qui signe scénario et mise en scène, développe deux thèmes interdépendants. Il y a d’abord cette solitude qui engourdit Attila — il est entouré, mais justement, c’est psychologique et non physique. Vient ensuite la question de l’intégration. Laquelle, ici, ne dépend pas de la famille adoptive et, par extension, de la société, mais d’Attila lui-même. Ce n’est pas qu’il refuse l’inclusion, au contraire, on sent bien qu’il s’en languit : c’est simplement qu’au fond de lui, quelque chose, quelque chose de fondamental, n’est pas réglé par rapport à ses parents biologiques. Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient, dit-on. Or, comme il aura justement l’occasion de s’en rendre compte au contact d’Asya, Attila a oublié d’où il vient à force de bloquer ce souvenir qui continue de hanter ses nuits.

Bémol : ladite réminiscence, à la fois fuyante et récurrente, revient au moins une fois de trop au montage, ce qui atténue l’impact de la révélation qu’elle recèle.

De finesse et d’acuité

À chaque thème, son enjeu : Attila affrontera-t-il au présent les démons de son passé et, le cas échéant, sortira-t-il de son isolement ? La réponse d’Onur Karaman, son film, consiste en un récit d’apprentissage singulier et beau, et d’autant plus porteur que les proches du personnage principal traversent, chacun à leur manière, les mêmes épreuves. Ainsi, du père d’Attila à sa mère en passant par son grand-père, tous souffrent de solitude.

Rappelant l’adage qu’il n’est point de petits rôles, mais que de petits acteurs, Roy Dupuis et Julie Deslauriers font vivre les parents d’Attila avec une économie d’effets admirable, lui, désemparé derrière sa réserve, elle, toujours vibrante malgré la morosité ambiante. À cet égard, une note aux directeurs de casting du Québec : pensez plus souvent àJulie Deslauriers, ancienne enfant-actrice qui s’est muée en une comédienne vraiment douée et qu’on aimerait voir davantage briller au cinéma.

Et il ne faudrait pas passer sous silence la participation brève mais combien émouvante de Gilles Pelletier dans le rôle du grand-père d’Attila, seule personne, initialement, à qui se confie ce dernier. Le vieil homme qui perd graduellement la mémoire tandis que son petit-fils la retrouve : c’est là une autre idée heureuse de l’auteur.

Qu’en est-il du rôle-titre ? Le film d’Onur Karaman est de ces oeuvres exigeantes, mais en retour généreuses, qui nécessitent la présence d’un acteur non seulement convaincant, mais habité. Comédien qui monte, Émile Schneider est cela. Il est Attila.

Sombre au commencement, Là où Attila passe s’éclaircit tranquillement, à l’instar de l’humeur des personnages. À la fin, n’en émane plus que de la lumière.

Là où Attila passe

Réalisation : Onur Karaman. Avec Émile Schneider, Roy Dupuis, Julie Deslauriers, Dilan Gwyn, Gilles Pelletier. Québec, 2015, 90 minutes.