Hollywood Babylone

Il y a quelques mois, Jennifer Lawrence, lauréate d’un Oscar pour «Le bon côté des choses» et actrice la plus populaire du moment, a signé une lettre ouverte devenue virale dans laquelle elle dénonce vertement l’iniquité ambiante.
Photo: Omar Vega Invision AP Il y a quelques mois, Jennifer Lawrence, lauréate d’un Oscar pour «Le bon côté des choses» et actrice la plus populaire du moment, a signé une lettre ouverte devenue virale dans laquelle elle dénonce vertement l’iniquité ambiante.

Bible de l’industrie cinématographique américaine, la publication Variety s’est fendue mardi d’une une historique. « Honte à nous ! » titre-t-on par-dessus un Oscar non pas doré, mais blanc. Le scandale a éclaté le 14 janvier, lorsque l’Académie des arts et des sciences du cinéma a dévoilé, pour une deuxième année de suite, 20 nominations d’interprétation exclusivement blanches.

Après une seconde d’effarement virtuel, les réseaux sociaux se sont enflammés. Des célébrités se sont insurgées et, devant le tollé, la présidente — noire — de l’Académie a annoncé des mesures radicales pour pallier le manque de diversité qui mine la crédibilité de l’auguste institution. Or, comme plusieurs l’ont signalé, cette situation n’est que le reflet de celle qui prévaut dans l’industrie. Laquelle accuse une blancheur uniforme et mâle. Du coup, l’enjeu de la diversité et celui du traitement équitable des actrices, autre sujet brûlant à Hollywood, apparaissent intimement liés. De déclarations-chocs en réflexions plus étoffées, les différentes parties lésées ne semblent pas pour autant à la veille d’unir leurs voix.

Hégémonie

Tout d’abord, quelques faits. L’hégémonie hollywoodienne est l’apanage de cinq grands studios, les « majors ». Chez Disney, Bob Iger, 64 ans, est le président-directeur général, et Tom O. Staggs, 55 ans, est le chef des opérations. Chez Universal Pictures, Ronald Meyer, 71 ans, est à la fois président et chef des opérations. Chez Paramount Pictures, Brad Grey, 58 ans, est président-directeur général, et Rob Moore, 53 ans, est vice-président.

Chez Sony Pictures, Michael Lynton, 56 ans, est président-directeur général et il est secondé par Tom Rothman, 61 ans. À noter qu’avant sa tombée en disgrâce dans la foulée du piratage informatique dont fut victime Sony en 2014, Amy Pascal, seule femme au bataillon, partageait la haute direction de l’entreprise.

Chez Warner Bros, Kevin Tsujihara, 51 ans, est président-directeur général et Edward A. Romano, 74 ans, est vice-président. Né en Californie de parents japonais, Tsujihara est non seulement le cadet du groupe, il est également le seul bonze à ne pas afficher un profil caucasien.

C’est dire qu’un petit groupe d’hommes (très) majoritairement blancs et cumulant une moyenne d’âge de 60 ans décide de la teneur des productions hollywoodiennes qui inondent annuellement les salles de cinéma de la planète. Ceci expliquant cela, on peut douter du fait que le sort des minorités et celui des comédiennes, victimes d’âgisme et d’iniquité salariale, soient au nombre des préoccupations immédiates de ce cercle homogène.

« Bête de même », comme dirait l’autre.

Enjeux liés

À propos de l’âgisme, on se souviendra du cas de l’actrice Maggie Gyllenhaal, qui relatait en 2015 au site The Wrap avoir été jugée trop vieille, à 35 ans, pour être la partenaire d’un acteur de 55 ans. Quant aux disparités salariales, Meryl Streep les dénonce depuis longtemps. Lors de sa victoire l’an dernier pour Boyhood, Patricia Arquette a clamé qu’il était temps d’y remédier pour de bon. Il y a quelques mois, Jennifer Lawrence, lauréate d’un Oscar pour Le bon côté des choses et actrice la plus populaire du moment, a signé une lettre ouverte devenue virale dans laquelle elle dénonce vertement l’iniquité ambiante.

À l’inverse, Kate Winslet, « oscarisée » pour Le liseur, a soutenu dans The Guardian ne jamais avoir eu connaissance de ladite iniquité et trouver « un peu vulgaire » d’en parler publiquement.

Dans un entretien accordé à Variety le 19 janvier, George Clooney note que l’équité et la diversité relèvent du même combat.

« Je trouve ça incroyable qu’en tant qu’industrie, dans les années 1930, nos principales têtes d’affiche étaient des femmes. Et maintenant, une femme de plus de 40 ans a du mal à décrocher un premier rôle dans un film. […] Jennifer Lawrence et Patricia Arquette se sont prononcées haut et fort à propos de l’iniquité salariale, ont mis une image sur l’idée de telle sorte qu’on y prête désormais attention. Mais nous aurions dû y prêter attention bien avant. Je crois que les Afro-Américains ont un bon point en disant que l’industrie ne les représente pas suffisamment bien. »

« Vox pop »

Qu’à cela ne tienne, lors d’une récente conférence de presse, l’actrice française Julie Delpy, en lice deux fois aux Oscar comme coscénariste, a laissé entendre qu’il était selon elle plus difficile d’être femme que Noir à Hollywood.

Nommée cette année dans la catégorie de la meilleure interprétation féminine dans 45 ans, la Britannique Charlotte Rampling a pour sa part évoqué sur Europe 1 un racisme « anti-Blancs », déclarant : « Peut-être que les acteurs noirs ne méritaient pas d’être dans la dernière ligne droite [aux Oscar]. »

Premier réalisateur noir nommé aux Oscar en 1992 pour La loi de la rue, John Singleton réfute lui aussi, dans Variety, la thèse d’une Académie raciste. « Le nombre de places est limité. C’est comme ça. C’est très subjectif. C’est comme une loterie. »

Le cinéaste Spike Lee, lauréat en 2015 d’un Oscar honorifique, est beaucoup plus cinglant. « Quarante acteurs blancs en deux ans et aucune autre saveur [flava : saveur/couleur/autre style, etc.]. On ne sait pas jouer ? WTF ! ? »

Gênantes, toutes ces critiques ? Dans les circonstances, les dirigeants des grands studios doivent au contraire soupirer d’aise. En effet, le corollaire de ce concert de commentaires discordants des stars est de créer une impression de désunion.

C’est l’illustration même de l’adage guerrier « diviser pour mieux régner ».

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