«La source», d’Ingmar Bergman

Affiche originale du film «La source», d’Ingmar Bergman
Photo: Scanphoto Agence France-Presse Affiche originale du film «La source», d’Ingmar Bergman
Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué…
 

 

Le pire cauchemar d’un parent est de perdre son enfant. Survivre à sa progéniture n’est pas dans l’ordre normal des choses. Qu’un accident ou qu’une maladie soit à blâmer, la peine est la même : immense. Sans dire qu’il est pire, le meurtre ajoute à l’épreuve, en cela qu’il charrie souvent dans son sillage infâme un désir légitime de vengeance. Ce dilemme moral sur fond de deuil forcé est exploré sans détour dans le film La source, d’Ingmar Bergman. Ce drame poétique troublant raconte comment, après avoir découvert que les trois bergers qu’il a accepté d’héberger pour la nuit ont violé et tué sa fille, un paysan décide de se faire justice. En tirera-t-il quelque apaisement ? Les questions que soulève cette oeuvre controversée en son temps, et coup de coeur cinéma d’Odette Legault, sont nombreuses.

 

« Nous sommes en 1975, j’ai 13 ans. Je me souviens d’une petite télé, de Radio-Québec il me semble, du noir et blanc, des sous-titres. Je m’installe devant un film qui commence : c’est La source, du Suédois Ingmar Bergman. Je suis tout de suite subjuguée, saisie d’une fulgurante connexion avec le récit. Il y a peu de dialogues, mais l’efficacité de la trame dramatique, l’expressivité des visages, le sens précis des regards, les puissants silences, les angles de caméra, la poésie des images… Tout cela me fascine.

Réalisé à la fin des années 1950, La source est inspirée d’un conte médiéval qui se déroule au XIIIe siècle. Max Von Sydow incarne ce riche paysan qui, dans une impérieuse fureur, venge sa fille.

Et il y a cette dernière scène, comme un symbole de la pureté qui existerait à même l’atrocité : le corps inerte de l’adolescente gisant dans la forêt, le père la soulevant pour l’emporter, puis la source qui jaillit de la terre à l’endroit même où reposait la tête de la jeune fille.

Je suis alors marquée par la beauté de cette fable violente. J’ai une révélation : le cinéma peut rendre la vérité de l’émotion humaine. Cette expérience a constitué une initiation déterminante pour mon amour du cinéma. Son souvenir ne m’a plus jamais quittée depuis. »

Un pieux scandale

Mme Legault ne fut pas la seule à être « marquée par la beauté de cette fable violente ». Lors de sa sortie au début des années 1960, La source souleva l’ire d’une partie de la critique et du public. L’objet de la controverse ? La scène du viol perpétré par les deux bergers sous le regard du troisième, un enfant qui les accompagne. D’aucuns jugèrent superflue, voire racoleuse, cette séquence difficile.

La presse étrangère, tout en manifestant son admiration pour le talent d’Ingmar Bergman (1918-2007), formula elle aussi un certain malaise. La critique de Bosley Crowther dans l’édition du 15 novembre 1960 du New York Times est à cet égard représentative :

« Mais malgré toute sa franchise et sa simplicité — le dépouillement de son récit et de ses développements —, c’est loin d’être un film facile à regarder ou à recommander. Car M. Bergman l’a rempli de scènes de brutalité qui, par leur réalisme débridé, pourront laisser le spectateur écoeuré et assommé. »

Or justement, on peut se demander si, sans la séquence clé évoquée, sans l’outrage qu’elle suscite, le dilemme moral rattaché à la vengeance du père résonnerait avec autant d’intensité. Par ailleurs, la suite de la filmographie admirable d’Ingmar Bergman révèle, entre autres qualités, que le sensationnalisme n’a jamais intéressé le metteur en scène.

Le thème de la foi

La situation était d’autant plus paradoxale qu’en toile de fond de La source, le cinéaste creuse à fond le thème de la foi, avec son protagoniste tiraillé entre des coutumes païennes ancestrales et de nouvelles croyances catholiques. Récurrent chez l’auteur, ledit thème est à l’avant-plan dans le remarquable Les communiants, sorti deux ans plus tard. À noter que cette fois, Max Von Sydow joue un pêcheur tenté par la mort tandis que le rôle principal du pasteur qui a perdu foi en Dieu est défendu par Gunnar Björnstrand (1909-1986).

Amoureux de théâtre, Ingmar Bergman aimait la notion de troupe et se plaisait à recourir à des collaborateurs réguliers, développant dans la foulée une véritable « famille de cinéma », et ce, devant autant que derrière la caméra. Von Sydow et Björnstrand jouèrent par exemple dans treize et dix-neuf des films et téléfilms du cinéaste, respectivement. Chez les actrices, Bibi Andersson, Harriet Andersson et, évidemment, Liv Ullmann, furent, chacune son tour, la muse de Bergman — pas toujours chose aisée (voir l’excellent documentaire Liv et Ingmar).


Précieux collaborateur

La source se signale en outre, toujours quant à ses collaborateurs, par le fait qu’Ingmar Bergman y retrouva Sven Nykvist (1922-2006), codirecteur photo sur La nuit des forains, en 1953, et qui, à partir de 1960, forgea la lumière toujours exquise d’une vingtaine d’autres titres du cinéaste dont Cris et chuchotements, Sonate d’Automne et Fanny et Alexandre.

La controverse survenue lors de sa sortie mise à part, La source fut relativement bien reçu et remporta même l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. D’office, néanmoins, on se plut à y voir une oeuvre mineure après les triomphes internationaux qu’avaient été Le septième sceau et Les fraises sauvages. Bergman lui-même, sa vie durant, entretint un rapport ambivalent à ce film, et ce, bien que celui-ci fût à terme classé parmi ses (innombrables) chefs-d’oeuvre par les générations subséquentes de critiques et de cinéastes.

On notera, au nombre de ces derniers, l’Américain Wes Craven (1939-2015), qui tira de La source, en 1972, un film d’horreur, La dernière maison sur la gauche, qui fit lui aussi scandale en son temps avant d’être réhabilité.

Et s’il était des enjeux tellement douloureux qu’on refuse inconsciemment de les examiner, pour se ménager ? Ingmar Bergman, lui, n’a jamais eu peur de sonder ces abîmes-là.

Manifestez-vous!

Quel est votre film préféré ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? Classiques, cultes ou obscurs : il n’y a pas de bons ou de mauvais films qui tiennent. La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à cesfilms@ledevoir.com.
1 commentaire
  • Jean Chicoine - Inscrit 25 janvier 2016 13 h 03

    La Source

    La même légende médiévale a été reprise pour la chanson "La Source" paroles de Henri Djian et Guy Bonnet chantée par Isabelle Aubret à la fin des années soixante.