Une vie de rêve(s)

Sophie Nélisse est une des interprètes du rôle de Simone.
Photo: Les Films Séville Sophie Nélisse est une des interprètes du rôle de Simone.

Vous ouvrez les yeux en sursaut. Autour de vous, tout est normal. Tout est normal, oui, à l’exception de ce détail insolite… Vous ouvrez les yeux, encore. Vous avez rêvé que vous vous réveilliez. Sous l’impulsion d’André Turpin, Endorphine transforme ce phénomène courant en un procédé narratif porteur autour duquel se déploie un récit hélicoïdal dont le point de départ et le point d’arrivée se rejoignent, se confondent. Il en résulte une proposition des plus stimulantes, aussi onirique que clinique.

De fait, il y a quelque chose de foncièrement cérébral dans l’exercice auquel nous convie André Turpin — c’est en l’occurrence une de ses nombreuses qualités. Du béton, de la neige : la palette d’Endorphine est résolument froide, à l’instar de la rêverie glacée de laquelle une femme déclinée en trois temps, en trois âges, est la protagoniste.

Elle s’appelle Simone. Elle a 13 ans. Sa mère a été tuée sous ses yeux dans la cage d’escalier d’un stationnement sous-terrain. Elle s’appelle Simone. Elle est au début de la vingtaine. Dans le stationnement sous-terrain où elle travaille pour payer ses études en mécanique quantique, elle croit apercevoir sa mère et l’agresseur de celle-ci. Elle s’appelle Simone et elle a les cheveux blancs. Dans la cage d’escalier de l’immeuble où elle vient de donner une conférence sur la nature changeante du temps, elle s’est évanouie.

À moins qu’elle soit endormie dans sa chambre d’hôtel ?

À moins qu’elle se soit assoupie, enfant, dans la voiture de sa mère ?

À moins que…

Construite comme une suite de mises en abîme dans lesquelles le cinéaste plonge le spectateur à répétition, l’intrigue frustrera où fascinera ce dernier selon qu’il acceptera ou non de lâcher prise.

L’action débute dans un rêve, en témoigne cette main à six doigts que contemple Simone, perplexe. S’ensuivent un réveil hébété, puis ce traumatisme, puis d’autres assoupissements et éveils. Or, que la Simone âgée décrive un film où elle apparaît jeune et dont on voit l’action sur un écran dans l’écran ou dont on assiste au tournage plus tard, mais plus tôt dans sa vie à elle (vous suivez ?), tout cela, toute l’action, au fond, ne demeure qu’un rêve gigogne qui en abrite une foule d’autres.

Sa propre chimère

Pour mémoire, André Turpin est un grand directeur photo. Il a étroitement collaboré avec, entre autres, Denis Villeneuve (Un 32 août sur terre, Maelström, Incendies) et Xavier Dolan (Tom à la ferme, Mommy, Juste la fin du monde). Endorphine marque son retour à la réalisation 15 ans après Un crabe dans la tête, dans lequel un photographe bloque un souvenir traumatisant jusqu’à ce que son art l’oblige à se rappeler. On l’aura compris, il y a d’indéniables filiations entre les deux films.

Fuyant la linéarité, André Turpin privilégie cette fois une approche résolument abstraite qui épouse les contours changeants de l’inconscient de Simone. À cet égard, sans doute le meilleur point de référence pour le cinéphile serait Mulholland Drive, de David Lynch, avec ses dédoublements ambigus sur fond de cauchemar névrotique.

Pour autant, en dépit de certains motifs communs et autres similitudes thématiques, Endorphine est sa propre bête, pour ne pas dire sa propre chimère.

Pour l’assister, André Turpin, qui offre une réalisation hyperprécise, s’est entouré d’une équipe hors pair. La conception sonore de Sylvain Bellemarre, par exemple, génère un climat prenant de danger latent. Intuitif, le montage de Sophie Leblond enchaîne les séquences comme dans un flot de pensées. À la direction photo, Josée Deshaies (Curling, Saint-Laurent) confère des accents d’inquiétante étrangeté à des lieux banals. Concerté, l’ensemble maintient ainsi cette fluidité essentielle à l’induction d’une impression de rêve éveillé, justement.

Singulières et pourtant si familières dans le rôle de Simone, Sophie Nélisse (Monsieur Lazhar), Mylène Mackay (bientôt Nelly Arcan démultipliée dans Nelly) et Lise Roy (À l’origine d’un cri) se succèdent, se croisent et se répondent en un perpétuel écho.

Un écho qui résonne longtemps dans l’esprit du spectateur, comme le vestige d’un songe qui a peut-être toujours cours…

Endorphine

★★★★

Drame d’André Turpin. Avec Sophie Nélisse, Mylène Mackay, Lise Roy, Monia Chokri, Stéphane Crête, Guy Thauvette. Québec, 2015, 83 minutes.