André Turpin, maître d’oeuvre d’un grand film exploratoire

La jeune actrice Sophie Nélisse et le réalisateur d’«Endorphine», André Turpin
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La jeune actrice Sophie Nélisse et le réalisateur d’«Endorphine», André Turpin

Dernièrement, au Festival international du film de Palm Springs en Californie, après la projection d’Endorphine d’André Turpin, une vieille dame est venue féliciter le cinéaste : « Elle m’a remercié parce que mon film l’avait ouverte au niveau physique : “ Ça m’est rentré dedans ! ”, disait-elle. »

Le cinéaste se dit persuadé qu’un spectateur sans références particulières peut pénétrer son univers. « Endorphine s’adresse à un public curieux, allumé, intelligent. » Ça doit bien se trouver à Montréal. À notre époque où le sens du risque, le goût de creuser et d’innover dans un art en quête de public semble mis en veilleuse, Endorphine tient du brillant ovni : « Ça m’attriste que le cinéma n’aille plus dans ces directions-là. »

Lancé au TIFF de Toronto, en tournée de festivals à travers le monde depuis, ce bel objet insolite et borgésien atterrit enfin sur nos écrans vendredi prochain : oeuvre forte, originale, résolument non commerciale, qui se démarque. « J’ai l’impression que mon film va vivre longtemps. »

En parois coulissantes

Ce grand directeur photo, des derniers films de Xavier Dolan entre autres, n’avait pas réalisé de long-métrage depuis Un crabe dans la tête en 2001. En 1995 il y avait eu Zigrail, l’année suivante un segment du collectif Cosmos. D’une décennie à l’autre, on reconnaît son style qui glisse en parois coulissantes. Il aime manier des blocs Lego, ici sur fond d’hypnose, de temporalités ralenties ou accélérées, d’évanouissements protecteurs. « Avec Endorphine, je suis entré dans le monde onirique en prenant le temps de l’inconscience pour raconter mon histoire. C’est ce dont je suis le plus fier. » Les rêves répondent à l’action, mais où sont les limites des uns et de l’autre ?

André Turpin conviendra qu’il a eu un certain courage de réalisateur, même s’il tique sur le mot. Film expérimental ? Hum ! Le terme ne lui semble pas juste. « Exploratoire, plutôt. » Le cinéma de David Lynch l’a inspiré : « Surtout ses scénarios, sa façon de jouer avec le temps et l’espace schizophrénique. Sans compter La jetée de Chris Marker, dont le vertige m’a fait capoter. »

Einstein à la base

Endorphine, dont le scénario s’est nourri de la théorie de la relativité d’Einstein, est une histoire en trois temps, trois visages d’actrices à trois âges. « Persona de Bergman en est une référence assumée », dit-il. Une autre : les tableaux de Giorgio de Chirico pour les alignements d’immeubles des quartiers industriels, sans passants, dans un vide métaphysique. Ses cadrages parfaits rendent la dimension insolite. « Ajoutez les surréalistes. Dalí entre autres. »

Huit ans qu’il a passés à fignoler son scénario. Combien de versions ? « Mille peut-être pour la partie centrale. » Robert Morin a travaillé dessus, mais l’entraînait dans des zones parallèles. « Ça ne fait rien. Ça m’a fouetté. » Un temps, il eut envie d’envoyer valser son histoire dans des zones baroques, avant d’admettre qu’il partait aux antipodes de son style. Il eut la belle idée d’un ascenseur permettant au personnage de Simone de changer d’époque, mais laissa tomber.

Choc traumatique

Endorphine suit le traumatisme d’une toute jeune fille (Sophie Nélisse) qui assiste à l’assassinat de sa mère (Monia Chokri) et perd ses émotions sous le poids de la culpabilité. Mylène Mackay reprend le rôle à l’âge adulte, en femme névrosée qui revit le choc à tout moment. Quant à Lise Roy, elle sera l’interprète de l’âge mûr, femme épanouie, apaisée, scientifique, spécialiste de la relativité du temps. Guy Thauvette joue l’homme à toutes les étapes, qu’il tue, menace ou aime.

La jeune Sophie Nélisse, lancée dans Monsieur Lazharde Falardeau, puis à travers son rôle dans le film américain de Brian Percival La voleuse de livres (2013), chaque fois primée, a beau enchaîner les tournages américains, elle avoue adorer travailler au Québec. Que lui a appris son personnage en état de choc dans Endorphine, incarné à 14 ans ? « À me passer de dialogues, répond-elle. J’ai toujours trouvé facile de parler. Cette fois, tout devait passer à travers mes regards, des émotions intérieures. Et puis ce tournage m’a enseigné la patience. Tant de journées passées à marcher pour que la caméra capte mes pieds, le langage du corps… »

Dans ce triptyque, la partie centrale, avec Mylène Mackay, plus déconstruite, au personnage hanté, fut le vrai défi de Turpin : « Si le premier segment est plus objectif et la caméra assez statique, le second entre dans l’angoisse avec des mouvements de caméra et une bande sonore surréelle, qui créent un malaise. »

De ce délicat montage, Sophie Leblond est l’auteure à 98 %, précise André Turpin. « Mais Xavier Dolan et Stéphane Lafleur ont donné des pistes, conseillé des coupes. » Il s’est bien entouré : « Je n’y serais jamais arrivé sans mes bons producteurs [micro_scope], qui m’ont tout au long conseillé. Car le cinéma d’exploration exige beaucoup de rigueur pour éviter de se perdre en cours de route. » Et quelques cailloux blancs en poche, comme le Petit Poucet.

«Endorphine» suit le traumatisme d’une toute jeune fille incarnée par Sophie Nélisse (notre photo) qui assiste à l’assassinat de sa mère et perd ses émotions sous le poids de la culpabilité.

Avec "Endorphine", je suis entré dans le monde onirique en prenant le temps de l’inconscience pour raconter mon histoire. C’est ce dont je suis le plus fier.