«Le roi et l’oiseau», de Paul Grimault

Du conte de Hans Christian Andersen Paul Grimault a tiré un film d’animation sublime.
Photo: Source Studio Canal Du conte de Hans Christian Andersen Paul Grimault a tiré un film d’animation sublime.

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué.
 

Elle garde des moutons, il nettoie des cheminées, elle au sol, lui courant sur les toits, elle dans un décor champêtre, lui, urbain. Tout les sépare. Pourtant, ils s’aiment tendrement. La bergère et le ramoneur : on connaît l’histoire. Du conte de Hans Christian Andersen Paul Grimault a tiré un film d’animation sublime qui utilise les amours contrariées desdits personnages comme point de départ d’une réflexion plus vaste sur la liberté, mais aussi sur la place de l’artiste. En omettant de les mentionner dans le titre, le cinéaste ne pouvait par ailleurs être plus clair quant à l’identité des véritables protagonistes, à savoir le souverain vaniteux qui est épris de la jolie bergère et l’oiseau insaisissable qui veille sur les amants tout en contestant l’autorité du potentat. Sorti en 1980, Le roi et l’oiseau demeure l’une des oeuvres les plus importantes du cinéma d’animation. Régulièrement programmé à Ciné-cadeau au cours de cette même décennie, le film a séduit bien des jeunes cinéphiles, dont Caroline Leblanc.

 

« J’étais encore enfant lorsque j’ai vu le film Le roi et l’oiseau pour la première fois. J’ai tout de suite été conquise. Il est vite devenu l’un des films favoris de ma fratrie. Nous connaissions plusieurs dialogues par coeur. Au fur et à mesure que je l’ai revu en grandissant, ma compréhension de certaines phrases et images changeait. Je regrettais seulement de n’avoir pu le voir au cinéma.

Un rêve qui s’est réalisé en novembre 2015 alors que je suis allée jusqu’à Montréal [ce qui impliquait deux heures d'autobus] pour assister à une représentation unique du film [lors du festival Éléphant ClassiQ]. J’ai eu un choc ce jour-là en voyant tous ces petits spectateurs… Les seuls adultes présents étaient les parents, à une exception près, m’a-t-il semblé. Il est vrai qu’il s’agit d’un dessin animé, mais je ne pensais pas que mon film préféré était un film d’enfants. Mais peut-être ce film est-il simplement méconnu ? Dommage. Pour moi, c’est un chef-d’oeuvre de beauté et de poésie, qui fait appel à l’intelligence.

Les dessins sont de Paul Grimault, qui l’a aussi réalisé. Le texte a été écrit par Jacques Prévert. Et il ne faudrait pas passer sous silence la magnifique musique de Wojciech Kilar.

À ce jour, aucun film n’a su lui ravir la première place dans mon coeur. »

Entre drame et poésie

Comme le précise Mme Leblanc, c’est à nul autre que Jacques Prévert, poète français immense, que l’on doit les dialogues du film dont le scénario lui-même fut coécrit avec le cinéaste. Prévert, on s’en souviendra, a donné au cinéma français quelques-unes de ses plus belles répliques, entre autres dans Les enfants du paradis et Le quai des brumes, de son complice Marcel Carné. Jean Gabin disant à Michèle Morgan « T’as de beaux yeux, tu sais », c’est de lui.

Mais voilà, Prévert mourut en 1977 alors que le film de Grimault prit l’affiche en 1980. Comment cela est-il possible ? En réalité, la genèse du Roi et l’oiseau remonte à… 1946.

Tout commença en 1936 lorsque Paul Grimault et André Sarrut fondèrent le studio d’animation des Gémeaux. Après la guerre, le duo voulut produire le tout premier long métrage d’animation français, une adaptation du conte d’Andersen que réaliserait Grimault et que produirait Sarrut. Très vite, des désaccords survinrent, le principal point de litige étant d’ordre pécuniaire.

De fait, une mauvaise évaluation du budget nécessaire, jumelée à un « perfectionnisme excessif » du cinéaste, mena ultimement au renvoi de celui-ci et de son coscénariste Jacques Prévert. Une version reniée par les deux hommes, intitulée platement La bergère et le ramoneur, parut en 1953. Endetté, le studio des Gémeaux fit faillite.

Patient, Paul Grimault consacra presque vingt-cinq ans à la réalisation de films publicitaires, ce qui lui permit finalement de racheter les droits du film. C’est ainsi que, l’année même du décès de son vieil ami poète, le cinéaste se rassit à sa table à dessin afin de terminer ce qu’ils avaient tous deux commencé. Une tâche ardue.

Tout vient à point…

Dans un premier temps, Grimault prit la première version du film et ramena sa durée de 63 à 40 minutes. Dans un second temps, il créa 45 minutes environ de matériel inédit qu’il ne fallut pas simplement adjoindre aux scènes préexistantes, mais souvent insérer à même celles-ci. Bref, la continuité graphique et chromatique de cette oeuvre réalisée en deux temps dut donner bien des maux de tête au cinéaste.

Au-delà de la beauté unique du film, et bien sûr de sa poésie, ce qui frappe, quand on ignore l’histoire de sa production mouvementée, c’est combien l’ensemble est harmonieux, homogène. À terme, Paul Grimault accomplit davantage que de simplement réaliser le « premier long métrage d’animation français ».

Depuis sa sortie, Le roi et l’oiseau est en effet considéré dans le milieu du cinéma d’animation comme une oeuvre phare. Hayao Miyazaki, cofondateur du Studio Ghibli, est au nombre de ses admirateurs, à l’instar de Brad Bird. Le premier, dans Le château dans le ciel, et le second, dans Le géant de fer, lui ont chacun rendu hommage.

Un mot, enfin, sur « la magnifique musique de Wojciech Kilar », que Mme Leblanc a bien raison de signaler. Décédé en 2013, ce compositeur attitré des réalisateurs du nouveau cinéma polonais des années 1960 collabora plus particulièrement avec Krzysztof Zanussi, Andrzej Wajda et, tardivement, Roman Polanski. Il a en outre signé les très belles musiques des films Dracula, de Francis Ford Coppola, Portrait de femme, de Jane Campion, et La nuit nous appartient, de James Gray.

À cet égard, un coup d’oeil à la filmographie du compositeur permet de constater que c’est le film de Paul Grimault qui le signala aux cinéastes étrangers. Paul Grimault qui, à force d’obstination, parvint ultimement à faire valoir sa vision. Et à prendre sa place comme artiste.

Manifestez-vous !

Quel est votre film ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? Classiques, cultes ou obscurs : il n’y a pas de bons ou de mauvais films qui tiennent. La série durera tant qu’il y aura des films. En 250 mots environ, la parole est à vous à cesfilms@ledevoir.com.