«Kwaïdan», de Masaki Kobayashi

Affiche française du film <em>Kwaïdan</em>
Photo: NEF Distribution Affiche française du film Kwaïdan
Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué...​
 

Un samouraï veule est poursuivi par le souvenir de sa première épouse, qu’il a trahie. Un bûcheron est épargné par un spectre hivernal en échange de son silence. Un jeune ménestrel aveugle intrigue les moines qui l’ont recueilli avec ses tendances noctambules. Un écrivain recopie une histoire dont le protagoniste est hanté par le visage d’un inconnu. Intitulés respectivement Les cheveux noirs, La femme des neiges, Hoïchi sans oreilles, et Dans un bol de thé, ces quatre contes surnaturels forment la trame du film Kwaïdan, du cinéaste japonais Masaki Kobayashi, un coup de coeur cinématographique que Christiane Robitaille a vécu il y a 50 ans tout juste.

« Je vivais en Abitibi, où je suis née. C’était en 1966. Réal La Rochelle, un féru de cinéma, avait fait venir le film Kwaïdan au théâtre de La Sarre — on n’appelait pas “salle de cinéma” les lieux de diffusion : on allait au “théâtre” voir une “vue”.

L’Abitibi des épinettes et de la colonisation était si loin de la splendeur des images de Masaki Kobayashi que j’en ai été transportée. En même temps, ces récits de fantômes me semblaient familiers, ayant été bercée de contes et d’histoire d’apparitions dès mon enfance. C’est un film au fantastique envoûtant, proche de nos légendes de chasse-galerie et de loups-garous.

Les principales images qui me reviennent, à présent, sont celles de ces bateaux à voile sur une mer couleur orange, lors des récits de batailles navales.

Mon souvenir le plus prégnant : le visage et le corps de ce conteur musicien aveugle, sur lequel on a peint les caractères de l’écriture japonaise pour lui éviter d’être attrapé par le fantôme avec lequel il est en contact. Le peintre a oublié de dessiner les caractères sur les oreilles, et alors le fantôme lui arrache les oreilles. Horreur…

Ce film a influé sur mon désir d’étudier le cinéma, ce que j’ai fait beaucoup plus tard, et il demeure pour moi un chef-d’oeuvre, un trésor unique dans l’histoire du cinéma. »

Les quatre saisons de Kobayashi

Lauréat du Prix spécial du jury au Festival de Cannes en 1965 et nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère la même année, Kwaïdan, qui signifie littéralement « histoire de fantômes », dure plus de trois heures. Initialement toutefois, le film prit l’affiche dans une version tronquée. Craignant que les spectateurs trouvent le film trop long, les producteurs retranchèrent en effet le deuxième conte, celui mettant en scène le bûcheron et l’apparition glacée, une variation japonaise de la reine des neiges. Depuis, cette oeuvre phare du cinéma fantastique a retrouvé sa forme originale, fort heureusement.

Inspiré par différentes légendes du folklore japonais, Kwaïdan est plus spécifiquement basé sur un recueil de Lafcadio Hearn, un écrivain d’origine irlandaise tellement amoureux de la culture nippone qu’il prit la nationalité japonaise. Publié en 1904, Kwaïdan ou Histoires et études de choses étranges réunit dix-sept contes traditionnels. Soixante ans plus tard, Masaki Kobayashi jeta son dévolu sur trois d’entre eux et alla en puiser un quatrième dans un autre recueil de Hearn, Au Japon spectral, paru celui-là en 1900.

Né en 1916 et décédé en 1996, Masaki Kobayashi était déjà un cinéaste estimé au moment de s’atteler à la réalisation de Kwaïdan, en 1963-1964. Quelques années plus tôt, il s’était signalé sur la scène internationale avec La condition de l’homme, une ambitieuse trilogie dans laquelle il mettait en relief les ravages de la Deuxième Guerre mondiale sur le Japon.

Fervent pacifiste, Kobayashi avait en outre le courage de ses convictions. De fait, après avoir été conscrit durant le conflit, il protesta à sa manière en refusant systématiquement d’être promu.

Une esthétique singulière

Bien que n’étant pas reliés sur le plan narratif, les quatre contes de Kwaïdan se déroulent chacun dans une saison précise, ce qui confère à l’ensemble une sorte de cohésion subliminale. Filmé entièrement en studio et recourant à une facture ouvertement artificielle, le film de Kobayashi offre une orgie chromatique dans son traitement du fantastique. À cet égard, on ne saurait passer sous silence l’importance de la contribution au film du directeur photo habituel du cinéaste, Yoshio Miyajima (qui collabora plus tard avec Nagisa Ôshima sur L’empire de la passion).

Ici, la couleur est mise à contribution pour sa valeur non pas décorative, mais symbolique. Ainsi cette bataille funeste lors de laquelle l’image se sature de rouge, le magenta, le carmin et l’écarlate s’immisçant du reste partout où la mort passera. Ou encore cette forêt enneigée baignée d’une lumière bleue, couleur marquant un glissement vers le royaume des morts. Des morts qui, quel que soit le conte dans lequel ils se manifestent, et il s’agit d’un autre point fédérateur, refusent de laisser les vivants les oublier. En cela, le film s’inscrit en droite ligne avec les préoccupations sociopolitiques abordées plus explicitement par Kobayashi dans La condition de l’homme.

Kwaïdan, par son esthétique singulière, impressionna — et continue d’impressionner — nombre de cinéastes. On peut notamment discerner son influence dans le Dracula de Francis Ford Coppola, lui aussi tourné exclusivement en studio et revêtant des atours baroques flamboyants. Quant au fantôme diaphane aux longs cheveux noirs du second conte, il est devenu un motif récurrent dans le cinéma d’horreur japonais contemporain (Ringu, Tomie, Ju-on, etc.).

Autrement dit, non seulement Kwaïdan est un film qui marque, mais c’est un film qui hante.

Manifestez-vous !

Quel est votre film ? Dans quel contexte l’avez-vous vu ? Pourquoi vous a-t-il plu à ce point ? En 250 mots environ, la parole est à vous à cesfilms@ledevoir.com. Classiques, cultes ou obscurs : il n’y a pas de bons ou de mauvais films qui tiennent. La série durera tant qu’il y aura des films.
1 commentaire
  • Josèphe Lefebvre Lapointe - Inscrit 11 janvier 2016 18 h 48

    Kwaïdan à Montréal

    Que de souvenirs... ce film fait vraiment partie de ma vie.
    Les droits de distribution du film appartenaient à mon beau-père "J.A Lapointe films".
    Le film a été présenté à Montréal, au Ciné Week-end, les fins de semaine, dans la salle de l'auditorium de l'Hôtel-Dieu, aujourd'hui le CHUM. Distributeur indépendant cette salle permettait à J.A d'offrir aux cinéphiles le cinéma japonais qu'il aimait mais aussi Bresson, Tati et tant d'autres.
    Ma culture est essentiellement cinématographique et les images évoquėes par cette lointaine spectatrice m'ont un instant ramenée à ma jeunesse au temps où le cinéma était tout mon univers. Merci
    Josèphe Lefebvre Lapointe