Redécouvrir l’horreur

Le film «Le fils de Saul», du cinéaste franco-hongrois László Nemes, part favori pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.
Photo: Bea Kallos Le film «Le fils de Saul», du cinéaste franco-hongrois László Nemes, part favori pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Les films campés durant la Deuxième Guerre mondiale se comptent par centaines. Le conflit, avec ses implications et ses répercussions, a été abordé, généralement plus d’une fois, dans les cinématographies de tous les pays qui ont été touchés par celui-ci. Devant la quantité, d’aucuns ont dénoncé une dérive du côté de l’exploitation de la souffrance, un « Shoah Business ». Des oeuvres importantes continuent de se démarquer périodiquement, mais de façon générale, le consensus veut que tout a été dit sur le sujet et que seule change désormais la manière de relater une horreur d’ores et déjà connue. Le fils de Saul, du cinéaste franco-hongrois László Nemes, vient rappeler avec force à quel point il faut se méfier des idées reçues.

Avec son Grand Prix remporté à Cannes et sa position de favori pour l’obtention de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, Le fils de Saul arrive précédé d’échos dithyrambiques — en l’occurrence justifiés. Le film est raconté exclusivement du point de vue de Saul Ausländer, un prisonnier d’Auschwitz forcé d’intégrer les Sonderkommandos, un groupe de détenus juifs tenus à l’écart dont la tâche odieuse consiste à assister les nazis. C’est cet angle qui distingue d’emblée Le fils de Saul.

« Le projet a débuté vers 2005-2006, explique László Nemes, joint à New York. La bougie d’allumage a été la découverte des Sonderkommandos. J’ai lu les textes qui leur ont survécu [Des voix sous la cendre ; Calmann-Lévy]. Ce sont des témoignages écrits en cachette puis enterrés par certains Sonderkommandos, qui pouvaient être exécutés à tout moment. Ces textes retrouvés par hasard offraient, il me semble, une perspective inédite sur l’extermination. Dès lors, j’ai voulu trouver la meilleure voie cinématographique pour transmettre au spectateur d’aujourd’hui ce pan méconnu de la condition humaine. »

Expérience personnelle

Ainsi Saul transporte-t-il les cadavres des siens après avoir été le témoin impuissant de leur agonie, des chambres à gaz aux fours crématoires. Puis un jour, dans le visage d’une jeune dépouille, il croit reconnaître les traits de ce fils dont il n’a su s’occuper avant la guerre. Débute alors une quête désespérée pour l’enterrer dignement.

En recourant à un ratio d’image carré (1,33 :1), un parti pris technique aussi simple qu’ingénieux, László Nemes relate tantôt la promiscuité dans laquelle vivent les détenus, ces derniers collés les uns sur les autres dans le cadre serré, tantôt l’horrible frénésie ambiante, sa caméra fébrile arrimée au protagoniste immergé de toute part dans un cauchemar qui se déroule hors champ ou hors foyer.

« Je crois qu’un film doit être préparé soigneusement. J’ai mis des années à bien ancrer le film dans la réalité historique, et ce, jusque dans les plus petits détails. Je ne voulais pas prendre de libertés par rapport à la réalité de la vie dans le camp. Quant au format carré, ça permettait de se concentrer sur l’individu tout en limitant l’information contextuelle. Ça participait de ce désir de parler du conditionnement infligé dans le camp. Ça oblige en outre le spectateur à utiliser son imagination pour reconstruire ce qui se passe autour. Et c’est là que ça devient une expérience personnelle. »

Maîtres à filmer

Construit en une succession de plans-séquences tour à tour déroutants et haletants, Le fils de Saul affiche une maîtrise d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un premier long métrage. Ancien assistant de Béla Tarr, László Nemes, 38 ans, n’est cela dit pas un débutant. Estimés, ses courts métrages lui ont valu une résidence à la Cinéfondation de Cannes, où il a poursuivi le développement du Fils de Saul. Depuis l’enfance, il n’a jamais envisagé un autre métier.

« Je ne suis pas un cinéphile boulimique, confie-t-il. Je ne consomme pas les films. Ce sont eux qui viennent à moi. Ils restent avec moi, en moi, très longtemps. Tarkovski, à 20 ans, ce fut la révélation du cinéma de la contemplation et de la participation active de l’imagination du spectateur. Après, Antonioni et Kubrick m’ont permis de comprendre comment le film est un voyage, et comment l’espace possède, intrinsèquement, une puissance d’évocation. Bresson aussi, avec la sophistication cachée derrière le dépouillement apparent, et cette notion d’un cinéma à la fois métaphysique et pourtant très physique… »

Lorsqu’on lui fait remarquer qu’en tenant ces mêmes propos, il pourrait être en train d’énumérer des caractéristiques de son propre film, Lázló Nemes paraît surpris mais content.

Comme quoi, avec des influences bien intégrées, une démarche sincère et, oui, du talent, il n’est point de sujet usé qui tienne.

Le fils de Saul prend l’affiche le 15 janvier.

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