Un vrai «Survivor», façon Iñárritu

Alejandro González Iñárritu sur le plateau du «Revenant» avec son acteur Leonardo DiCaprio
Photo: 20th Century Fox Alejandro González Iñárritu sur le plateau du «Revenant» avec son acteur Leonardo DiCaprio

Le dernier film d’Alejandro González Iñárritu (Babel, Birdman) traîne parfois de la patte côté scénario, mais ses qualités sont si éclatantes qu’il mérite de figurer parmi les meilleurs films de l’année et d’atterrir dans la course aux Oscars. D’abord pour DiCaprio, qui pourrait, après bien des déboires, recevoir enfin la statuette du meilleur acteur. Chose certaine, on l’attend aux nominations, tout comme Tom Hardy (méchant à souhait) au meilleur acteur de soutien. La puissance du film repose sur son âpreté, aussi sur ses silences. Peu de mots dans cette oeuvre viscérale, à saveur épique, pétrie de violents corps à corps.

Emmanuel Lubezki, qui avait signé les images de Birdman, est de retour pour celles du Revenant, avec des captures exceptionnelles de la nature dans l’Ouest canadien et parfois du sud de l’Argentine, auxquelles s’ajoutent des effets spéciaux stupéfiants de réalisme. L’esthétique du film, entre promiscuité humaine et paysages splendides et dangereux, est en soi un poème. Tout a été filmé en lumière naturelle sous un froid souvent intense, en des conditions de tournage éprouvantes. Classé western, car l’action se situe dans l’Ouest sauvage de 1824, il s’agit plutôt d’un film de résilience en des conditions extrêmes. Ce Survivor à l’État pur tient de l’adaptation d’un roman, qui lui-même reprenait l’aventure véridique de Hugh Glass. Cet américain, homme des bois, avait parcouru plus de 300 kilomètres après avoir été grièvement blessé par une femelle grizzli. Richard C. Sarafian, dans Man in the Wilderness, avait abordé la même histoire en 1971.

Dimension mythologique

L’ADN américain, tissé de conquête de territoire et d’exploits à la dure de « self-made men », surgit sous la griffe du grand cinéaste mexicain, qui en restitue la dimension mythologique. À l’histoire originale, l’équipe du Revenant a adjoint au héros coureur des bois un fils métis, pour la dimension émotive, mais dont la présence n’apporte pas grand-chose au récit.

Attaque des Sioux, conflit entre les deux trappeurs dominants, Hugh Glass et John Fitzgerald (Tom Hardy), l’action culmine lors du combat de la mère ourse avec Glass, qui a eu le malheur de croiser ses petits. Cette séquence de lutte entre l’homme et la bête, vraiment impressionnante, frise l’anthologie du genre. Le film est physique, collé au corps lacéré, aux grimaces de souffrance de DiCaprio, appelé à accroître son registre pour entrer en des zones d’intensité inédites. Le spectateur pantelant devient prisonnier de sa souffrance.

Un des grands mérites du Revenant est de transposer le public dans l’univers disparu d’une Amérique encore indomptée qui semble revivre sous nos yeux, avec une nature hostile, parcourue par des clans souvent ennemis, les Indiens attaqués par les Blancs qui se vengent à leur tour, les coureurs des bois qui se trahissent et s’entretuent au besoin, les combats pour la survie, contre le froid, les animaux. On n’est pas au royaume des enfants de choeur. La violence est reine, certaines séquences, stupéfiantes, et Iñárritu était bien documenté.

Alors que les westerns classiques ont célébré les cowboys au détriment des autochtones, avec revirement dans Il danse avec les loups de Kevin Costner en 1990, cette fois, Iñárritu ne choisit pas de camp ethnique, mais épouse l’odyssée de Glass, au profil quand même adouci. Un Indien arikara l’aidera à survivre après que ses compagnons l’eurent abandonné devant sa tombe. Dans un campement de trappeurs, sous le feu du soir, on retrouve des « Frenchmen », Français venus de Louisiane et Canadiens français coureurs des bois noceurs gardant prisonnière une jeune Sioux, violée par leur chef Toussaint, que Glass sauve de ses griffes. L’atmosphère se colle aux sources historiques. Emmanuel Bilodeau y incarne brièvement un interprète, mais des scènes ont sans doute été coupées au montage.

Film dit de vengeance, Le revenant, épopée d’un homme qui cherche son ennemi Fitzgerald pour lui faire la peau, se dédouane quant au public américain conservateur à travers une rédemption en fin de course. La force concentrée du film pourrait quand même nuire à son succès commercial, car les codes stylisés de violence hollywoodienne y disparaissent au profit d’un traitement frontal qui en dérangera plusieurs. La longue durée du film lui fera sans doute aussi perdre des spectateurs. Le revenant est un film qui se mérite, sans doute le plus puissant et le plus courageux de l’année. Le plus éprouvant aussi.

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Le revenant (V.F. de The Revenant)

★★★★ 1/2

États-Unis, 2015, 156 minutes. Western d’Alejandro González Iñárritu. Scénario : Alejandro González Iñárritu et Mark L. Smith d’après le roman de Michael Punke. Avec Leonardo DiCaprio, Tom Hardy, Will Poulter, Downhall Gleeson, Brad Carter.