Innovation et conviction

Elizabeth Taylor et Richard Burton, vus par Haskell Wexler, dans «Qui a peur de Virginia Woolf ?», de Mike Nichols, en 1966.
Photo: Warner Bros. Elizabeth Taylor et Richard Burton, vus par Haskell Wexler, dans «Qui a peur de Virginia Woolf ?», de Mike Nichols, en 1966.

Avant de s’attarder au scénario, avant de se laisser prendre par l’histoire, on voit le film. On voit ce paysage à couper le souffle. On voit cette actrice dont la caméra s’approche lentement. On voit ces traits, ce regard, soudain mythifiés. Selon que le visage de celle-ci est éclairé de manière flatteuse ou non, on se forge d’emblée une impression positive ou négative du personnage. Au cinéma, la lumière est l’apanage du directeur photo. En la matière, Haskell Wexler, décédé le 27 décembre, était un maître. Un souci constant d’innovation jumelé à une capacité admirable de se mettre à la place du spectateur en a fait l’un des plus importants de l’histoire du cinéma américain.
 

Né à Chicago en 1922, Haskell Wexler, comme bien des enfants de la Grande Dépression, passa beaucoup de temps au cinéma. Mobilisé pendant la Deuxième Guerre mondiale, il servit dans la marine marchande avant de rentrer dans la Ville des vents, où il apprit le métier de caméraman. À titre d’assistant, il collabora à plusieurs films industriels avant de réaliser un court métrage documentaire, The Living City, retenu aux Oscar en 1953.

 

Très tôt, Haskell Wexler comprit le pouvoir de l’image, avec toutes les dérives que cela pouvait entraîner. De ce constat naquit un activisme politique prévalent qui se trouve au coeur de Medium Cool (1969), l’une de ses trop rares incursions à la réalisation. Un mélange critique de documentaire, de cinéma-vérité et de fiction, ce long métrage hors norme qui s’attarde aux questionnements éthiques d’un caméraman n’a rien perdu de sa force de frappe.

 


Un innovateur

À Los Angeles, Haskell Wexler connut son premier triomphe professionnel en 1963 lorsque Elia Kazan lui confia la direction photo de son très personnel America America. L’allure recherchée du film valut à Kazan une nomination aux Oscar, mais dans le milieu, c’est le nom de Wexler qui circula.
 

 

En 1966, un brillant metteur en scène de théâtre qui s’apprêtait à faire ses débuts en tant que réalisateur le sollicita pour une adaptation très anticipée. Le cinéaste était Mike Nichols, et le film, Qui a peur de Virginia Woolf ?. Jouant avec la profondeur de champ, l’échelle des plans et les forts contrastes qu’offrent le noir et blanc, le directeur photo mit au point une facture synchrone avec le propos acerbe. Monstres désacralisés, Elizabeth Taylor et Richard Burton, couple chicanier, sont filmés en gros plans peu flatteurs mais combien révélateurs.

 

L’un des cinq Oscar remportés par le film alla à Haskell Wexler qui, en amont, dut batailler avec le studio pour imposer des partis pris artistiques ayant du reste eu l’heur de plaire à Nichols.

L’année suivante, le drame policier de Norman Jewison Dans la chaleur de la nuit, sur la collaboration difficile entre un shérif raciste et un enquêteur noir dépêché dans le Sud profond pour élucider un meurtre, lui permit d’innover davantage. En effet, conçus pour les acteurs blancs, les éclairages standards n’avantageaient pas les peaux foncées et d’office, Wexler tint à remédier à cela, notamment en tamisant un peu la lumière projetée sur Sidney Poitier. Une autre préoccupation en lien avec le pouvoir de l’image qui fit école.

Et de deux Oscar, en 1976, avec En route pour la gloire, d’Hal Ashby. Avec ce drame biographique consacré au chanteur itinérant Woodie Guthrie, Haskell Wexler fut le premier directeur photo à expérimenter avec la steadycam, une caméra mobile mais stable harnachée au corps qu’il mit à contribution dans une séquence amorcée à la grue devenue légendaire.

Un indépendant

Cette seconde victoire, en l’occurrence, prit valeur de revanche puisque l’année précédente, on le vira de Vol au-dessus d’un nid de coucou alors que le tournage touchait à sa fin, et ce, sans lui fournir d’explication. Autre expérience amère : son apport à la chronique Les moissons du ciel, de Terrence Malick, qui mit des années à être reconnue à sa juste valeur.

Longtemps attribuée à Nestor Almendros, qui dut quitter la production afin d’aller remplir d’autres engagements, la direction photo sublime de ce poème cinématographique est en réalité le fruit des efforts conjugués, et équitables, d’Almendros et de Wexler, qui alla jusqu’à chronométrer chacun de ses plans pour démontrer qu’il avait éclairé au moins, sinon plus de, la moitié de l’oeuvre finale.

À cet égard, s’il se fit toujours un point d’honneur de reconnaître l’autorité ultime du réalisateur, Haskell Wexler ne fut jamais homme à taire son opinion. Outre Hal Ashby (Le retour) et Norman Jewison (L’affaire Thomas Crown), John Sayles fut un collaborateur fréquent. La chronique Matewan, sur la grève des mineurs dans la ville du même nom en 1920, le magnifique conte irlandais Le secret de Roan Inish et le suspense à combustion lente Limbo bénéficièrent tous de la maestria d’Haskell Wexler.

Passionné à 93 ans comme il l’était au premier jour, il travaillait encore peu de temps avant que la mort le surprenne dans son sommeil. La dernière entrée à sa filmographie ? Un documentaire sur l’activiste politique Thomas Paine. Autant dire qu’Haskell Wexler fut conséquent jusqu’à la fin.

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