Les affreux, sales et méchants de Tarantino

Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh et Bruce Dern dans Les huit enragés, dernier film de Quentin Tarantino
Photo: Source Les Films Séville Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh et Bruce Dern dans Les huit enragés, dernier film de Quentin Tarantino

Ils sont huit — neuf en réalité — personnages peu recommandables immobilisés dans une auberge de montagne du Wyoming en plein blizzard. La guerre de Sécession a beau être terminée, les plaies qu’elle a infligées brûlent encore les adversaires d’hier contraints aux rapprochements dans la tempête. Un ancien général noir devenu chasseurs de prime, un concurrent, son cocher et sa mystérieuse captive, un shérif benêt, un vieux confédéré revêche, un tenancier suspect, un cow-boy silencieux, un bourreau affable : aucun d’eux n’est un enfant de choeur. Pour compliquer les choses, quelqu’un n’est pas qui il prétend être. Ils sont Les huit enragés du nouveau film de Quentin Tarantino qui, après Django déchaîné, poursuit dans la veine du « western hommagé ».

Références nombreuses

À cet égard, et sans surprise, le cinéphile boulimique et enthousiaste qu’est Tarantino ratisse de nouveau très large dans ses références cinématographiques, fussent-elles appuyées ou fugitives. On détecte, tour à tour, et souvent dans la même scène, du John Ford autant que du Sergio Corbucci. Sergio Leone constitue une influence revendiquée non seulement à l’image, mais aussi à la musique. Ainsi, après avoir utilisé plusieurs pièces déjà existantes du compositeur attitré de ce dernier, Quentin Tarantino a convaincu le grand Ennio Morricone de lui fournir une partition originale, sa première pour un western depuis 40 ans.

Pour autant, Tarantino demeure fidèle à son approche composite de la musique, avec notamment l’emploi d’une poignée de pièces inédites créées autrefois par Morricone pour le film La chose, de John Carpenter, l’histoire d’une dizaine d’hommes coincés sans une station polaire où rôde une créature polymorphe capable de prendre l’apparence de chacun d’eux. D’ailleurs, malgré le genre, c’est bel et bien l’ombre de Carpenter qui plane le plus sur le huis clos hivernal presque exclusivement mâle de Tarantino, qui lui aussi joue avec la prémisse que l’un des personnages n’est pas celui qu’il prétend être.

Qui est qui ?

En effet, l’un des trois principaux protagonistes, John Ruth (joué par l’acteur fétiche de Carpenter, Kurt Russell), réalise rapidement que parmi la faune bigarrée réunie dans cette auberge se trouve embusqué un, voire plus d’un, mercenaire embauché par sa prisonnière, la seconde protagoniste. L’autre chasseur de prime, l’ultime marginal puisque nordiste ET noir face à un groupe majoritairement sudiste et raciste (un enjeu cher à l’auteur), est le troisième protagoniste.

Or, dès que l’hémoglobine se met à gicler, il apparaît évident que ce schéma ne tiendra pas jusqu’à la fin. Et de fait, un personnage secondaire en vient à s’imposer comme antihéros, lui aussi. À ce chapitre, rarement ce terme aura-t-il été plus approprié, car tous les personnages, sans exception, sont à la fois grandioses et méprisables.

Inévitable, le bain de sang dans lequel ils finiront par mariner est mis en scène avec tout le panache qu’on est en droit d’attendre du réalisateur de Jackie Brown et Kill Bill. Comme il en a l’habitude, le cinéaste prend son temps pour nous y amener, dilatant son suspense au point de le diluer, malheureusement.

Inutilement long, son plus récent opus, comme son précédent, aurait bénéficié d’un montage plus serré, certains apartés et retours en arrière s’avérant carrément superflus. Souvent savoureux dans ses oeuvres antérieures, ces partis pris narratifs ne fonctionnent tout simplement pas dans ce cas précis. Privé de sa monteuse Sally Menke, décédée en 2010, Tarantino travaille désormais avec Fred Raskin et, jusqu’à présent, cette collaboration s’avère moins heureuse au rayon du rythme.

Géniale Jennifer Jason Leigh

Les comédiens, pour la plupart, ont eux aussi quelques collaborations avec l’auteur à leur actif, à commencer par Samuel L. Jackson (Pulp Fiction et Django, entre autres), excellent, à l’instar de Kurt Russell (À l’épreuve de la mort). Cela étant, c’est la géniale Jennifer Jason Leigh (Opération Hudsucker, Dolores Claiborne) — que le cinéaste traite comme tous les autres personnages masculins, ni plus ni moins — qui domine. Le reste de la distribution, en revanche, en fait trop ou trop peu, selon le cas, si bien que le niveau de jeu de l’ensemble fluctue allègrement.

Au final, Quentin Tarantino ne parvient pas à assembler un tout abouti, cohésif. Ironiquement, les épisodes qui composent le film, tantôt brillants, tantôt digressifs et complaisants, sont à l’image de ses personnages disparates : incapables de cohabiter.

Samuel Jackson en chasseur de primes
La géniale Jennifer Jason Leigh — que le cinéaste traite comme tous les autres personnages masculins, ni plus ni moins — domine la distribution.

Les huit enragés (V.F. de The Hateful Eight)

★★★

États-Unis, 2015, 187 minutes. Réalisation : Quentin Tarantino. Avec Samuel L. Jackson, Jennifer Jason Leigh, Kurt Russell, Walton Goggins, Tim Roth, Michael Madsen, Demian Bichir, Bruce Dern, Channing Tatum.