Hitchcock, Truffaut et les autres

François Truffaut a développé une passion pour l’œuvre d’Alfred Hitchcock, le maître du suspense. Il écrira le livre «Hitchcock/Truffaut» à partir d’une série d’entrevues-fleuves avec le cinéaste américain.
Photo: Cinéma du Parc François Truffaut a développé une passion pour l’œuvre d’Alfred Hitchcock, le maître du suspense. Il écrira le livre «Hitchcock/Truffaut» à partir d’une série d’entrevues-fleuves avec le cinéaste américain.

Au temps où il fut critique aux Cahiers du cinéma, François Truffaut prit plus d’une fois la défense de cinéastes américains comme John Ford et Howard Hawks, des « artisans » aux États-Unis, des « auteurs » en France. Alfred Hitchcock, en particulier, eut la faveur des futurs instigateurs de la Nouvelle Vague. En effet, Truffaut se prit littéralement de passion pour l’oeuvre du maître du suspense, à l’instar d’ailleurs de ses collègues Claude Chabrol et Éric Rohmer avant lui. En 1962, désormais réalisateur célébré des films Les 400 coups, Tirez sur le pianiste et Jules et Jim, Truffaut écrivit à son idole afin de solliciter sa participation à une série d’entrevues-fleuves. De l’exercice naquit le livre définitif sur Hitchcock. Témoignages de plusieurs d’entre eux à l’appui, Kent Jones revient sur la création et les répercussions d’un ouvrage devenu incontournable pour les cinéastes dans le documentaire Hitchcock/Truffaut.

Découpé de manière chronologique, le livre Hitchcock/Truffaut, d’où le titre du film, consiste en un long jeu de questions et de réponses au gré duquel les deux réalisateurs passent en revue toute l’oeuvre d’Hitchcock (Truffaut publia une version mise à jour peu avant sa mort). Détaillés et francs, les propos d’Hitchcock sont inestimables pour quiconque s’intéresse au 7e art.

« Mon exemplaire ne peut même plus être qualifié de livre, avoue Wes Anderson. C’est un amas de pages volantes. Je l’ai tellement consulté que le dos s’est complètement défait. »

« Déjà conscient que je voulais réaliser des films, mon père me l’a offert, enfant, confie David Fincher. Voir le découpage des plans d’une séquence mis en page de la sorte, ça a constitué un moment charnière. »

Kent Jones a pour sa part été initié au mythique recueil à douze ans. « J’ai tout de suite été captivé par ce que j’ai lu et ce que j’ai vu. Je l’ai relu plusieurs fois. Il s’agit de l’un de ces rares livres vers lesquels on revient périodiquement, parce qu’il y a toujours quelque chose à y découvrir. C’est à la fois limpide et très dense. La structure est admirable. »

En la matière, Kent Jones, un critique cinéma d’une rare érudition, s’y connaît. Rédacteur en chef adjoint de la prestigieuse revue Film Comment, il est directeur de la programmation du Festival du film de la ville de New York et a aussi réalisé le passionnant documentaire Val Lewton : The Man in the Shadows.

Propos passionnants

Hormis Wes Anderson (Hôtel Grand Budapest) et David Fincher (Zodiac), Olivier Assayas (Sils Maria), Paul Schrader, Arnaud Desplechin (Trois souvenirs de ma jeunesse), Peter Bogdanovich (La dernière séance), James Gray (La nuit nous appartient) et Martin Scorsese (Casino) ont eux aussi répondu à l’appel de Kent Jones afin d’expliquer en quoi le livre de Truffaut a eu une incidence sur leur parcours, de quelle manière son contenu demeure pertinent, comment certains films peuvent être interprétés, etc.

Kent Jones ne s’accorde guère de mérite pour avoir réuni un groupe aussi illustre de participants.

« Ce sont tous des amis de longue date, admet-il. Je savais que chacun aurait des choses intéressantes à partager au sujet du livre et du cinéma d’Hitchcock. Mon seul doute concernait Olivier, avec qui je n’avais jamais vraiment parlé d’Hitchcock. »

Or, cet autre ancien critique des Cahiers se révèle aussi pertinent qu’éloquent.

Même s’il a résisté à la tentation de construire un plan précis avant de rencontrer son monde et de sélectionner les différentes images d’archives et autres bandes audio d’époque contenant la totalité des entretiens, Kent Jones savait d’office qu’il s’attarderait plus spécifiquement à certains films.

« Sueurs froides et Psychose commandaient une attention plus soutenue parce que tous les deux ont changé en profondeur les règles en vigueur. Le premier a été un échec sur le coup, mais continue d’avoir une influence à ce jour, tandis que le second a ouvert de nouveaux horizons narratifs dès sa sortie. »

« Un film à nous »

« C’était la première fois qu’il était dangereux d’aller au cinéma », se souvient le doyen Bogdanovich en évoquant Psychose. Toutefois, bien que les propos de tout un chacun s’avèrent sans surprise fascinants (Scorsese pourrait donner un cours de maître consacré à ce seul film), c’est Hitchcock lui-même qui en résume le mieux l’impact dans l’un des extraits sonores.

« Ma principale satisfaction réside dans le fait que le film a fait quelque chose au public. Notre art a généré une émotion de masse. Ce n’était pas un message profond, un roman primé ou une grande performance. C’était purement le film. Ma fierté, c’est que ce film nous appartient à nous, cinéastes », se réjouit-il dans un rare élan de satisfaction vis-à-vis de son travail.

Un film pour les spectateurs autant que pour les créateurs, en somme. Il en va de même pour le documentaire Hitchcock/Truffaut, capable d’intéresser simultanément les connaisseurs et les néophytes.

Hitchcock/Truffaut

De Kent Jones, à l’affiche au cinéma du Parc et au cinéma Le Clap, dès le 18 décembre.