Beau parleur

Le tournage de «Pinocchio» n’a pas été de tout repos pour la réalisatrice André-Line Beauparlant.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le tournage de «Pinocchio» n’a pas été de tout repos pour la réalisatrice André-Line Beauparlant.

Trois princesses pour Roland, Le petit Jésus, Pinocchio : les titres des films d’André-Line Beauparlant évoquent le monde de l’enfance, des contes de fées. Or, les documentaires qu’elle a tournés sur sa famille, avec l’accord et la complicité de celle-ci, dépeignent une réalité parfois âpre.

« Je pense qu’il y a un mélange des deux, avance-t-elle. Effectivement, il y a quelque chose de la réalité qui est un peu dur. Dans Pinocchio, il y a le mensonge ; dans les précédents, la violence, la pauvreté, la religion. Dans ma façon de raconter une réalité qui n’est pas facile, il y a ma volonté d’y voir la magie, sans jugement. En fait, j’ai tout le temps envie de magnifier et de questionner. »

Portant le nom du personnage fétiche de son frère Éric, ce nouveau documentaire a permis à André-Line Beauparlant de reprendre le fil de la conversation avec ce menteur chronique dix ans après Le petit Jésus où elle n’apparaissait pas à l’écran. Vue aux côtés de ses princesses résilientes dans son premier long métrage, la réalisatrice se retrouve ici souvent seule, à son corps défendant, devant la caméra de Robert Morin.

« Dans le documentaire, il faut s’adapter. Mon frère a re-re-re-disparu, c’est donc pour cela que je suis à l’écran. Dans mes films, j’ai toujours voulu essayer le plus possible d’accepter de faire ce que moi-même je demandais à ma famille. Le film s’est donc retourné sur moi parce que mon frère a disparu, que l’ambassade m’a appelée, que ce type bizarre m’a téléphoné. »

Partir, revenir

Le tournage de Pinocchio n’a certes pas été de tout repos pour la cinéaste et ses parents. À toute heure du jour ou de la nuit, Éric, emprisonné au Brésil, pouvait les appeler pour les tenir au courant de sa situation. Chaque fois, alors que tout semblait aller de mal en pis, celui-ci prétendait qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Ignorant la vérité, la famille Beauparlant s’est bientôt retrouvée dans une spirale vertigineuse.

« J’ai fait une chronologie non linéaire, parce que je voulais une chronologie émotive, basée sur la façon de vivre avec quelqu’un qui est tout le temps dans la semi-vérité, le semi-mensonge. Mon frère, c’est un cocktail. J’imagine qu’il y a autant de vérité, de mensonges et de non-dits dans ce qu’il raconte. Pour quelqu’un qui est à ses côtés, c’est la confusion totale. Par moments, j’avais l’impression que la personne la plus menteuse, c’était moi ! »

Ayant recueilli patiemment ses confidences au gré des conversations téléphoniques et des rencontres au Brésil et au Québec, André-Line Beauparlant ne croit pas pour autant avoir percé le mystère autour de son frère. S’il porte le surnom d’une marionnette, ce beau parleur a le don d’étourdir ses interlocuteurs, de les manipuler, allant du chantage émotif au cri à l’aide.

« Mon frère est dans l’invention, il s’invente, se crée un mythe. Il est comme un cow-boy, un vagabond. Je suis fascinée par lui. Il se dit le plus heureux du monde, pourtant, sa vie est très difficile. Depuis que j’ai commencé le film, j’ai l’impression que j’en connais encore moins sur lui. Naïvement, je croyais pouvoir déboulonner quelques affaires ; je me suis approchée de lui, mais c’était comme un cha-cha-cha. »

Tableaux de famille

En parallèle de sa carrière de documentariste, André-Line Beauparlant est directrice artistique pour les cinéastes qu’elle admire et qui la stimulent, dont Catherine Martin, Bernard Émond, Stéphane Lafleur. Selon son propre dire, pratiquer ces deux métiers l’empêcherait de sombrer dans la névrose et d’être complètement obsédée par elle-même.

« Je pense que l’un nourrit l’autre. Le documentaire, ça te vide et ça ne te fait pas vivre ; la direction artistique me fait vivre. Ce qui me fascine, c’est l’être humain et ses univers. Ce que je fais en direction artistique, c’est de reproduire des univers, des personnages. En documentaire, c’est comme si je réfléchissais le monde à travers ma famille. Je ne crois pas que cela vaut la peine de faire des documentaires si c’est pour faire un procès aux gens — sauf dans le cas des compagnies minières. J’ai plus envie d’observer et d’essayer de comprendre. »

En salles le 11 décembre

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