Le film qui devait être

Le cinéaste Karl Lemieux en plein tournage de «Maudite poutine»
Photo: Yannick Grandmont Le cinéaste Karl Lemieux en plein tournage de «Maudite poutine»

Lundi soir, quelque part sur la rue Amherst à Montréal… Dans un salon enfumé à la glace sèche, une équipe réduite s’affaire à tourner une scène de fête privée lors de laquelle un jeune homme au visage contusionné se fait éconduire par une jolie convive. On observe l’action sur un moniteur, en retrait dans une autre pièce en compagnie du cinéaste Karl Lemieux. Le titre de travail est Maudite poutine, c’est tourné en noir et blanc, sur pellicule 16 mm, et ça s’annonce fichtrement prometteur.

On se trouve là à l’invitation exclusive du producteur Sylvain Corbeil, de Metafilms, boîte d’où sont entre autres sortis Mommy, de Xavier Dolan, Félix et Meira, de Maxim Giroux (représentant du Canada dans la course à l’Oscar en langue étrangère), et Les êtres chers, d’Anne Émond, présentement à l’affiche.

« Toi ! Peux-tu faire de la figuration ? » demande une assistante à la réalisation lorsqu’on se pointe sur le plateau, qui se trouve en l’occurrence être l’appartement de la directrice de production.

« C’est un film comme ça, résume Sylvain Corbeil après avoir éclairci l’imbroglio. On n’a vraiment pas beaucoup d’argent. Des chums de chums sont venus ; tout le monde donne un coup de main. Karl est un ami. On voulait collaborer depuis longtemps, mais on attendait le bon projet. C’en est un très beau. C’est ce qu’on veut continuer de privilégier : des auteurs qui possèdent une voix forte. »

Pour l’anecdote, Metafilms vient de compléter la production des très attendus Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, et Boris sans Béatrice, de Denis Côté.

Campé en bonne partie à Kingsey Falls, d’où est originaire Karl Lemieux, et dans ses alentours boisés, Maudite poutine conte le retour au bercail forcé de Vincent, un musicien contraint de quitter Montréal après s’être retrouvé dans le collimateur d’un trafiquant de drogues pas commode. Dans le village de son enfance, Vincent renoue avec des proches et des accointances, mais surtout avec son frère aîné Michel, un être torturé qui représente tout ce qu’il a cherché à fuir.

« Le scénario est en développement depuis des années. C’est basé sur plein d’histoires dont j’ai été témoin ou avec lesquelles j’ai grandi », confie le cinéaste, dont il s’agit du premier long métrage.

Chantre de l’expérimentation formelle dans une pléthore de courts métrages primés comme Passage, Grand Prix du jury à Prends ça court ! en 2008, Karl Lemieux est en outre un artiste visuel accompli. Admirateur avoué du cinéma d’Andreï Tarkovski et de Philippe Grandrieux, il a déjà derrière lui une oeuvre cohérente, caractérisée notamment par une manipulation directe de la pellicule, comme en témoigne par exemple son récent Ondes et silence, bientôt distribué par l’ONF.

L’acteur spectateur

« Vincent est un personnage qui est davantage dans l’écoute, explique de son côté le comédien Jean-Simon Leduc (Corbo), qui est de chaque scène. C’est un rôle de réaction plus que d’action, ce qui représente toujours un défi. Je ne l’ai pas réalisé tout de suite en lisant le scénario. À la base, c’est le récit qui m’a interpellé. Fort. »

« C’est le rôle principal, et c’est le seul pour lequel on a fait passer des auditions, précise Karl Lemieux. Avec le scénario, j’avais inclus un cahier de références visuelles assez radicales. Personne n’y a fait allusion. Jean-Simon n’est pas juste arrivé avec une passion évidente pour le projet : il m’a posé plein de questions par rapport à l’intrigue ET par rapport aux partis pris artistiques. En plus, il s’est avéré qu’il est musicien. C’est d’ailleurs comme ça que Francis La Haye [En terrains connus] s’est retrouvé de la distribution… »

« Je joue avec Francis dans le groupe Cartel Pigeon », précise Jean-Simon Leduc, qui, au générique, est en excellente compagnie, puisqu’outre son complice musical, Martin Dubreuil (Félix et Meira), Marie Brassard (Les signes vitaux), ainsi que Robin Aubert (Autrui) lui donnent la réplique.

« Je ne voyais que Martin dans le rôle de Michel, dixit le réalisateur. Il voulait le faire, puis il a eu un conflit d’horaire et a dû se retirer, mais finalement, l’autre truc est tombé et il a pu revenir. J’étais tellement content. Marie, c’est une amie de longue date ; on a souvent collaboré et je l’aime beaucoup. Quant à Robin, non seulement il est incroyablement doué, mais il a grandi à Kingsey Falls, comme moi, et il est très respecté là-bas. Comme je voulais intégrer des non-professionnels, le fait d’avoir quelqu’un comme lui avec eux, ça permettait d’emblée de les amener plus loin, de rehausser le niveau. »

« Avec ces comédiens-là, avec leur vérité, je me suis un peu retrouvé dans la même position que mon personnage, à observer. J’ai appris pas à peu près en les regardant travailler », estime Jean-Simon Leduc.

À Kingsey Falls, Karl Lemieux et son équipe ont reçu un soutien indéfectible.

« Lorsqu’une voiture louée par la production s’est avérée inutilisable, un gars de la place est arrivé avec un vieux modèle restauré. C’était encore mieux », se rappelle-t-il.

« On aurait dit que le tournage était béni, là-bas, de renchérir Jean-Simon Leduc. On a eu besoin de pluie une journée : il a plu. On espérait du soleil une journée, puis des nuages le lendemain, on en avait. Dans une shot, même les oies dans le champ se sont envolées au bon moment. »

L’usine Cascades a ouvert ses portes au tournage, un garagiste du cru a prêté son commerce pendant deux jours malgré la saison haute pour les changements de pneus, des gens du coin se sont improvisés acteurs…

« J’avais choisi un petit groupe de gars de l’endroit pour jouer avec Robin dans ses scènes. Quand je lui ai donné leurs noms, Robin n’en revenait pas, parce que c’étaient tous des amis d’enfance. Ça s’invente pas. Le tournage au complet a été comme ça… une suite de chances pas possibles. Il nous reste une journée de tournage, une séquence de concert, mais déjà, je sais que j’ai mon film. Il est là », se réjouit Karl Lemieux.

Comme quoi même si la production d’un film n’est jamais facile, on dirait que parfois — pas souvent mais parfois —, certains films devaient exister. Comme le disait Sylvain Corbeil : Maudite poutine est « un film comme ça ».

On aurait dit que le tournage était béni, là-bas. On a eu besoin de pluie une journée : il a plu. On espérait du soleil une journée, puis des nuages le lendemain, on en avait. Dans une shot, même les oies dans le champ se sont envolées au bon moment.

1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 2 décembre 2015 05 h 38

    À «Maudite Poutine», ses concepteurs, aux membres de...

    ...son équipe de réalisation, à tous ces «chums», je souhaite la meilleure des sauces et fromage à succès possible !
    Quant aux «choses» qui «devaient exister» et/ou «se devaient d'exister», il y a tant et tant à y dire voire à y écrire et même à y philosopher.
    Mots de Cambronne à vous toutes et tous ! Mercis à monsieur François Lévesque.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.