La deuxième chute du cinéma Excentris

Excentris, fondé par le mécène des nouvelles technologies Daniel Langlois en 1999, avait changé de vocation en 2009 pour devenir multidisciplinaire.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Excentris, fondé par le mécène des nouvelles technologies Daniel Langlois en 1999, avait changé de vocation en 2009 pour devenir multidisciplinaire.

La nouvelle avait filtré mardi matin durant nos projections de presse au cinéma Excentris. Ni le film croate Soleil de plomb de Dalibor Matanic, qu’on venait de voir, ni Fatima de Philippe Faucon ne prendront l’affiche vendredi prochain, leurs sorties repoussées en 2016. Le documentaire Pipeline, pouvoir et démocratie d’Olivier D. Asselin voit la sienne reconduite au 4 décembre, cette fois au Quartier latin.

On rencontrait à la sortie des employés en état de choc. Des avis déjà placardés à l’extérieur annonçaient la fermeture temporaire de l’établissement. Les cinéphiles se heurtaient, stupéfaits, à des portes closes. Le cinéma en ligne d’Excentris est maintenu et les événements corporatifs prévus jusqu’à la fin 2015, maintenus. Sinon…

Le conseil d’administration de la corporation présidée par Christian Yaccarini, de la Société de développement Angus, a pris la décision lundi soir de fermer boutique pour un temps, mais ça sent le long terme. Vingt-trois employés, dont sept à temps plein, furent remerciés mardi. Dans le milieu du cinéma, c’est la consternation. Les spectateurs s’y faisaient hélas ! trop rares.

Ce temple du film d’auteur, un des rares ayant survécu à l’hécatombe des salles au centre-ville de Montréal, en posant ses verrous, sonne-t-il le glas de plusieurs oeuvres fragiles ? Tel est l’avis du distributeur Louis Dussault, chez K-Films Amérique. « Excentris, c’est la piste d’atterrissage des films internationaux à Montréal, dit-il. Si un film croate primé à Un certain regard à Cannes ne passe pas par Montréal, où il est relayé par les critiques, il devient impossible de le sortir en région. »

Question de films porteurs

« Les choses vont vite. Les habitudes de fréquentation des films changent. Tout le monde essaie de s’adapter. Mais notre seul vrai problème, déclare Hélène Blanchet, directrice générale d’Excentris, c’est l’approvisionnement en films porteurs, ceux qui font recette. Depuis la fin août, les pratiques commerciales ont changé. Nous recevons ces films beaucoup plus tard qu’avant ou pas du tout, sous le poids de la concentration de l’industrie. On a compris la semaine dernière que la période des Fêtes serait trop maigre, sans le Tarantino et avec Carol de Todd Haynes trois semaines après les autres. »

Rappelons qu’Excentris (trois salles), fondé par le mécène des nouvelles technologies Daniel Langlois en 1999, avait changé de vocation en 2009 pour devenir multidisciplinaire, cherchant ses billes deux ans, tout en conservant une salle à vocation plus pointue, Le Parallèle. Le complexe rouvrait en 2011 sous la gouverne de la corporation du Parallèle. Mais les deux ans de disette avaient érodé son fidèle public, alors que la fréquentation des films passait du grand au petit écran.

Géographiquement, Excentris est à un kilomètre du Quartier Latin. Sous sa bannière Cineplex Odeon, on dit ce complexe vorace et le Quartier latin a lui-même perdu des plumes en 2015. Les distributeurs lui donneraient, entend-on, des films d’office, pour garder ses faveurs.

« Ça prend un encadrement du marché de cinéma dans une politique culturelle, estime Hélène Banchet. Le cinéma est un art et une industrie, mais l’industrie prend le pas sur la culture. »

Louis Dussault se demande ce que la SODEC, la Ville de Montréal, le ministère de la Culture ont dans la tête en laissant tomber ces salles qu’ils savaient en péril depuis belle lurette.

«J’ai demandé à rencontrer très prochainement le Conseil national du cinéma et de la production télévisuelle afin d’initier une réflexion sur la question de l’exploitation, répond la ministre de la Culture, Hélène David. Mon ministère est déjà au travail avec la SODEC afin d’assurer la diffusion des oeuvres qui sont inaccessibles dans l’offre commerciale habituelle des autres cinémas. »

Mais Hélène Blanchet assure que ni la SODEC ni les gouvernements ne sont à blâmer.

La SODEC avait accordé à Excentris un prêt de 4 millions en 2011 et demeure la créancière prioritaire (garanti) de la boîte, mais les autres créanciers seraient la banque et des petits fournisseurs, non pas l’État.

La présidente de la SODEC, Monique Simard, rappelle que ce prêt s’était effectué sans demandes d’intérêts durant cinq ans. « Nous ne réclamions aucun remboursement avant août 2016, explique-t-elle. Il n’y a rien que la SODEC n’a pas fait pour Excentris. En dehors des questions de prêts, je m’inquiète pour la diffusion du cinéma québécois. On doit s’assurer de trouver des écrans pour les fictions et documentaires québécois qu’on finance. Que faire avec ceux qui n’étaient diffusés que là-bas ? Ils risquent de sortir des grands écrans pour n’être disponibles qu’en ligne. »

Hélène Blanchet assure vouloir préserver après la tourmente le mandat de la salle Parallèle, vouée beaucoup à ces films-là ; que ce soit à Excentris ou ailleurs : « On va remettre les clés à la SODEC, qui déterminera quoi faire avec nos espaces cinéma. Nous sommes insolvables, mais nous ne désirons pas faire faillite, plutôt nous s’entendre avec nos créanciers. Nous avons 30 jours pour y parvenir. Ensuite, on verra ce qu’on peut faire. »

Des films d’auteur à recaser

« Ce n’est facile pour personne, déclare de son côté Mario Fortin, directeur général du Beaubien, fort d’une clientèle de quartier, et du Cinéma du Parc, qui dessert aussi un public anglophone. Après l’annonce de la fermeture d’Excentris, j’ai éteint les feux à court terme. On présentera au Beaubien une séance du documentaire Police Académie de Mélissa Beaudet, vendredi prochain. Demain, je rencontre des distributeurs pour orchestrer les sorties de films prévues ces prochaines semaines. Plus tard, on se reverra pour celles de 2016. »

L’exploitant de salles indépendant rappelle que la première fermeture d’Excentris, en 2009, n’avait pas entraîné de diminution du nombre de films d’auteur présentés dans la métropole.

« Mais ça fera trois écrans de moins sur le territoire de Montréal. J’ai atteint un point de saturation sur mes propres écrans. On risque de devoir y tasser plus vite les films fragiles qui n’auront pas eu le temps de s’imposer. Quels que soient les réaménagements d’avenir dans mes cinémas, la fermeture d’Excentris demeure une très mauvaise nouvelle pour les cinéphiles. »

Claude Chamberlan, cofondateur du Parallèle en 1967, qui dirigea la programmation d’Excentris de 1999 à 2006, croit pour sa part que le complexe est un éléphant blanc, impossible à rentabiliser et dont l’État doit se désolidariser. « Excentris se propose de concurrencer Cineplex Odeon en programmant des films plus porteurs. Il n’est pas dans le rôle des gouvernements de financer ce type d’opérations au détriment d’autres salles qui affichent un cinéma différent », estime-t-il.

Ça prend un encadrement du marché de cinéma dans une politique culturelle. Le cinéma est un art et une industrie, mais l’industrie prend le pas sur la culture.

En dehors des questions de prêts, je m’inquiète pour la diffusion du cinéma québécois. On doit s’assurer de trouver des écrans pour les fictions et documentaires québécois qu’on finance. Que faire avec ceux qui n’étaient diffusés que là-bas ? Ils risquent de sortir des grands écrans pour n’être disponibles qu’en ligne.


 
1 commentaire
  • Eric Lessard - Abonné 25 novembre 2015 11 h 32

    L'avenir du cinéma indépendant

    Je crois que l'avenir du cinéma indépendant va passer par des sites de vidéos à la demande comme le site UniversCine en France, qui propose un catalogue de près de 4000 films. Ce qui est dommage, c'est que le service n'est offert qu'en zone française, alors tant pis pour les Belges, les Suisses et les Québécois.

    Ce serait intéressant qu'un tel service existe aussi au Québec car il ne faut pas oublier que les petites et moyennes villes du Québec n'ont pas accès à des cinémas qui présentent du cinéma indépendant, d'ailleurs leur nombre se compte sur les doigts d'une main au Québec. En province, Il y a Le Clap à Québec, la maison du cinéma à Sherbrooke et le Tapis Rouge à Trois-Rivières. Il y a aussi des clubs comme le Ciné Campus au Séminaire de Trois-Rivières, mais certaines de ces associations n'existent plus, comme celle qu'il y avait au cégep de Victoriaville.

    Je crois que la solution la plus commode, c'est la diffusion en streaming sur internet. Encore faut-il qu'une compagnie se décide à offrir le service. Il y a eu une tentative de Canal+ avec son canal sur Dailymotion pour offrir un forfait de films français au Canada qui malheureusement n'a pas été en affaires très longtemps. Peut-être aurait-il dû s'appeler Canal+ Québec? Peut-être aurait-il fallu publiciser davantage le service?

    En tout cas, je peux vous dire que je m'intéresse beaucoup plus au cinéma indépendant, qu'il soit français, européen ou québécois que les films hollywoodiens présentés partout.