Les bonnes personnes

Les membres de l’équipe «Spotlight» du «Boston Globe» reçurent un prix Pulitzer pour leur travail.
Photo: Films Séville Les membres de l’équipe «Spotlight» du «Boston Globe» reçurent un prix Pulitzer pour leur travail.

En 2002, le quotidien le Boston Globe publia en une un article incendiaire prouvant, témoignages, correspondances et autres registres officiels à l’appui, que les autorités religieuses locales avaient mis en place au fil des décennies un système de protection de ses prêtres pédophiles. Il ne s’agissait pas du premier scandale du genre à éclabousser l’Église catholique, et d’autres ont éclaté depuis, au Québec notamment. Toutefois, la puissance de la religion dans cette ville américaine en particulier, dont la majorité de la population est de souche irlandaise catholique, était jusqu’alors, pratiquement incommensurable. D’où l’importance symbolique de ce déboulonnage institutionnel précis sur lequel revient, avec une rigueur toute journalistique et un sens du récit tout hollywoodien, le formidable Spotlight : édition spéciale.

Le titre fait référence à l’équipe de journalistes d’enquête du Boston Globe (Rachel McAdams, Mark Ruffalo, Brian D’Arcy James, justes) qui se vit confier par le nouveau rédacteur en chef Marty Baron (Liev Schreiber, effacé), un juif célibataire ne manqua-t-on pas de relever dans les officines religieuses, la tâche de creuser le dossier épineux des agressions d’enfants par des prêtres. Baron, qui débarquait à peine à Boston et disposait par conséquent d’une distance critique, estima d’emblée qu’il y avait là « une histoire », pour reprendre le jargon de la profession. Des entrefilets étaient parus ici et là, mais jamais le quotidien, ni l’un de ses concurrents du reste, ne s’était donné la peine d’investiguer sérieusement en dépit de plusieurs témoignages troublants de victimes.

À cet égard, le chef de ladite division de reporters (Michael Keaton, la retenue fabuleuse) y va d’un mea culpa senti vers le mitan du film en déclarant à un gros bonnet du cru : « C’est vrai qu’il faut tout un village pour élever un enfant, mais c’est aussi vrai qu’il faut tout un village pour abuser d’un enfant. »

Et la lumière fut

Et de fait, outre le diocèse de Boston et son — quoi d’autre — pontifiant cardinal Bernard Law, le scénario très documenté et très serré du cinéaste Tom McCarthy (Le chef de gare, Le visiteur) cible l’ensemble de la communauté en démontrant par A plus B de quelle manière l’Église avait la mainmise sur les pouvoirs politique, juridique, voire, oui, journalistique, et comment ceux-ci fermèrent également les yeux en toute connaissance de cause des années durant. « Cette ville a besoin de l’Église ! » proteste un autre distingué membre du gotha bostonien, comme si ceci excusait tout cela.

Autant parce qu’il facilite le travail des journalistes que parce qu’il le met en péril, on parle par la bande beaucoup d’Internet dans cette production intelligente et sensible qui se compare favorablement au classique Les hommes du président, d’Alan J. Pakula. Dans l’un de ses sermons, un prêtre s’étonne de « tout ce savoir » désormais accessible en un clic et il met en garde ses ouailles en leur rappelant que la connaissance, c’est bien, mais que la foi, c’est mieux. L’action a beau débuter en 2001, plus celle-ci progresse, et plus il devient apparent qu’une forme de grande noirceur règne toujours, insidieuse et implicitement admise.

Heureusement qu’à force de pugnacité journalistique, et il en fallut, et de courage de la part de centaines de victimes, et il en fallut encore plus, il fut désormais impossible de détourner le regard lorsque le Boston Globe braqua les projecteurs sur l’Église catholique.

À l’issue de leur vaste couverture du dossier (600 articles environ), les membres de l’équipe Spotlight reçurent un prix Pulitzer largement mérité. Et le cardinal Law ? Il démissionna de son poste. Et fut promu par le pape Jean-Paul II à la tête de la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome.

Comme quoi, même quand la lumière se fait brûlante, il y a toujours un petit coin d’ombre où aller se cacher lorsque l’on connaît les bonnes personnes.

Spotlight : édition spéciale (V.F. de Spotlight)

★★★★

États-Unis, 2015, 128 minutes. Réalisation : Tom McCarthy. Avec Michael Keaton, Rachel McAdams, Mark Ruffalo, Brian D’Arcy James, Liev Schreiber, Stanley Tucci, John Slattery.