Perdrerai-je ma peine?

Une belle grande chronique familiale à aire ouverte
Photo: Films Seville Une belle grande chronique familiale à aire ouverte

« J’ai planté un chêne au bout de mon champ. Ce fut ma semaine, perdrerai-je ma peine ? J’ai planté un chêne au bout de mon champ. Perdrerai-je ma peine ? Perdrerai-je mon temps ? » Par deux scènes, le protagoniste du film Les êtres chers gratte sur sa guitare la chanson de Gilles Vigneault. La première fois, la vingtaine, il fait croire à la blague à celle qui deviendra sa femme qu’il l’a composée pour elle. La seconde, père de jeunes adultes, il la fredonne à mi-voix sous le regard inquiet de son épouse qu’il aime encore follement. Tout le drame secret du personnage tient dans ces quelques vers qu’il entonne comme une incantation, comme un espoir.

Il s’appelle David et il est artisan. Dans son petit atelier du Bas-Saint-Laurent, il fabrique des pantins ; charmants personnages qui se balancent au bout de cordelettes. Ce que David ignore (mais que le spectateur sait), c’est qu’autrefois, son père, Guy, s’est pendu dans la cave de la maison familiale. Sans motif apparent, le geste lui a été caché par son frère et sa soeur. Trop sensible, David. Pourtant, cette dissimulation semble le poursuivre comme un écho funeste.

En effet, bien que comblé par Marie, son épouse et confidente, et par ses enfants, Laurence et Frédéric, David s’assombrit périodiquement, l’automne venu… Au fil des ans, un chagrin sourd, indicible, s’enracine en lui. En parallèle, Laurence, une enfant vive et créative, devient une adolescente rebelle puis une collégienne pleine de promesses.

Et la vie du clan de suivre son cours comme le fleuve en face, calme en surface, mais mue par des courants qui échappent à tout contrôle.

Des interprètes vibrants

Le second long-métrage d’Anne Émond constitue, à maints égards, l’antithèse de son superbe Nuit #1. Ainsi, après un pas de deux philosophico-sentimental façon huis clos, voici une belle grande chronique familiale à aire ouverte. D’ailleurs, les paysages du Bas-Saint-Laurent, magnifiés par la direction photo de Mathieu Laverdière (Gabrielle, Henri Henri), se révèlent plus que simplement décoratifs : ils sont utilisés de manière très expressive, voire symbolique.

À l’écriture autant qu’à la réalisation, Anne Émond fait montre d’une assurance qui commande le respect. Son récit morcelé en ellipses très franches — et audacieuses en cela que la linéarité rassure d’emblée — possède une cohésion organique, intuitive. Des indices sont semés tout du long, ne serait-ce qu’un regard, une hésitation, un non-dit, si bien qu’au final, toutes les boucles narratives sont bouclées. La mise en scène multiplie quant à elle les plans sophistiqués, mais jamais ostensiblement esthétisants.

Au coeur de cette mécanique savamment construite, des interprètes vibrants livrent des performances émouvantes, chacun ayant l’occasion de briller. En duo père-fille qui se comprend à demi-mot, Maxim Gaudette (Polytechnique) et Karelle Tremblay (qui pourrait être la petite soeur de Scarlett Johansson) bouleversent.

Pour convoquer une dernière fois les mots du poète-chanteur, Les êtres chers n’est pas sans charrier son lot de peines, mais le film s’avère tout, sauf une perte de temps.

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Les êtres chers

★★★★

Québec, 2015, 102 minutes. Drame d’Anne Émond. Avec Maxim Gaudette, Karelle Tremblay, Valérie Cadieux, Louise Turcot, Simon Landry-Daisy.