Un Montréalais à la grand-messe de Robert Redford

Le Montréalais Federico Hidalgo a fait tourner les têtes à Sundance cette semaine avec A Silent Love, un charmant premier long métrage sur fond d'épousailles interculturelles.

Le Montréalais Federico Hidalgo arborait, lors de notre rencontre au festival de Sundance, en début de semaine, le sourire un peu las de ceux qui sont assiégés par les émotions. Bien que positives, celles-ci semblaient avoir hypothéqué son sommeil au même titre que les autres.

La cause de cette anxiété heureuse a pour titre A Silent Love, premier long métrage d'Hidalgo, qui se dit encore tout surpris d'avoir été invité à participer à la grand-messe de Robert Redford. Rencontré à la Sundance House, située au centre-ville de Park City, le cinéaste semblait encore plus étonné de voir que sa délicate comédie dramatique, tournée avec plus de coeur que d'argent, plus d'honnêteté que de style, a suscité les applaudissements nourris du public et fait s'emballer la machine à rumeurs.

Produit par Pascal Maeder (Motel) chez Atopia, A Silent Love (qu'on verra vraisemblablement sur nos écrans à l'automne) se promène entre Montréal et Toluca, au Mexique. C'est dans ce lieu que Norman (Noel Burton), un professeur de cinéma quinquagénaire de Montréal, est venu chercher Gladys (Vanessa Bauche, découverte dans Amores perros), la jeune enseignante qui, par le truchement d'Internet, a répondu oui à sa demande en mariage. Or, lorsque la conversion du virtuel au matériel sème le doute dans l'esprit de la jeune femme, celle-ci pose une condition à leur union: que sa mère Fernanda (formidable Susana Salazar) soit du voyage. Au fil des mois qui passent, le grand appartement de Norman, dans le Mile-End montréalais, devient le théâtre d'une idylle muette, chaste et quasi invisible (tant les signes qui la trahissent sont subtilement retenus) entre lui-même et sa belle-mère, à l'insu bien sûr de la nouvelle épouse, accaparée par son apprentissage de la langue.

Un univers cosmopolite

Lui-même professeur d'anglais langue seconde à l'éducation permanente de l'université McGill, Federico Hidalgo a voulu, à travers A Silent Love, illustrer l'éveil de Norman qui, pendant que son épouse apprend l'anglais et le français, apprend lui-même l'espagnol afin (peut-être) de pouvoir ouvrir son coeur à sa belle-mère. «L'apprentissage d'une langue est quelque chose de très émouvant pour moi», m'explique dans un excellent français cet Argentin de naissance passé par le Nouveau-Brunswick et l'Ontario avant de venir prendre racine à Montréal, au début des années 80. «En apprenant une autre langue, Norman parvient à exprimer des émotions qui étaient enfouies en lui. C'était ma façon de présenter le reflet inversé de la situation de son épouse, laquelle, en apprenant la langue du pays, se voit obligée à faire face à certains obstacles d'expression.»

Marié à Paulina Robles, une Mexicaine également coscénariste du film — et qu'il n'a pas rencontrée par Internet, s'empresse-t-il d'ajouter —, Federico Hidalgo tenait d'une part à montrer Montréal comme un univers cosmopolite et ouvert, à en pénétrer les pores du tissu social sans succomber au charme de la page touristique.

D'autre part, le cinéaste formé à l'université Concordia tenait à éviter le piège du reportage social sur le phénomène du mariage international. «Nous tenions avant tout à aborder le thème de la rencontre interculturelle et à examiner, au delà des différences, les similitudes entre les deux pays. Nous voulions illustrer, par exemple, la souffrance liée à la solitude, commune à chacun des personnages.»

En cours de recherche, Hidalgo et Robles se sont aperçus que les Sud-Américaines qui faisaient appel à des réseaux de rencontre ne correspondaient pas à l'image tiers-mondiste qu'on s'en fait. «Au contraire, on s'est aperçu que beaucoup de ces femmes avaient une vie, une carrière et une réalité plus complexes, au-delà desquelles la curiosité et d'autres variables pouvaient les pousser à chercher un mari à l'étranger.»

Sans pouvoir dire si Norman est l'incarnation du Montréalais moyen, Federico Hidalgo reconnaît dans ce personnage la mélancolie et le besoin d'amour de plusieurs hommes qu'il a fréquentés au fil des ans. Afin de l'ancrer plus profondément dans la réalité montréalaise, les deux scénaristes ont dessiné quelques personnages secondaires (dont un collègue de Norman, joué par Maka Kotto), lesquels viennent infléchir les destins des membres de ce triangle amoureux et poser un regard étonné, amusé ou même sévère sur l'union de Norman et Gladys.

Petit film imparfait mais modeste, intelligent et patient, A Silent Love est un petit drame teinté d'humour sous un voile d'apparences et de demi-vérités, dans lequel bouillonne toute une marmite d'émotions et de questions très personnelles au cinéaste et à son épouse. «Nous nous sommes analysés, en tant que couple, afin de chercher des détails et des observations qui pourraient donner de la texture aux personnages. Nous avons vécu de près ou de loin beaucoup des situations et des émotions illustrées dans le film. A Silent Love est porteur d'espoirs très personnels.»