Le mal de vivre, selon Anne Émond

Anne Émond voulait parler du suicide d’un homme de manière tendre, avec quelque chose de lumineux.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Anne Émond voulait parler du suicide d’un homme de manière tendre, avec quelque chose de lumineux.

Anne Émond n’aime pas refaire le même film d’une fois à l’autre. À première vue, rien de plus différent que Les êtres chers, roulant sur trois générations à travers le Bas-du-Fleuve, Montréal et Barcelone, et son précédent Nuit #1, huis clos de vérité entre deux amants d’un soir. Reste une teinte intérieure : « Les êtres chers est plus généreux, mais tous deux mettent en scène des gens tourmentés, qui ont le mal de vivre. »

Ce beau film touchant qui prendra l’affiche vendredi prochain, sur fond de suicide, de temps qui passe et de rédemption, elle le portait en elle depuis 15 ans, en fait. « Sans être autobiographique, car il y entre beaucoup de fiction, Les êtres chers est très près de moi, explique pudiquement la cinéaste. Disons que je n’aurais jamais écrit un film sur le suicide de cette manière, sans avoir bien connu le sujet. » Elle vient du Bas-du-Fleuve et a posé sa caméra dans le coin, à Notre-Dame-du-Portage. « La nature est très présente, mais je n’ai pas voulu qu’on fasse des plans pour montrer la beauté du Saint-Laurent. Il est là. Nul besoin de le présenter. »

Les êtres chers met en scène une famille sur trois générations, avec suicide de deux pères successifs en legs transmis comme un mauvais gène. L’histoire s’articule d’abord autour du personnage de David (Maxim Gaudette), qui ignore les causes de la mort de son père, puis tombe des nues. Il a hérité de ses outils et fabrique des marionnettes en élevant sa petite famille. Sa fille Laurence (Karelle Tremblay), de l’adolescence à l’âge adulte, devra porter plus tard le poids des échecs et leur rédemption.

On voit David entonner autour du feu pour sa famille la belle chanson de Vigneault J’ai planté un chêne, en faisant croire qu’elle est de lui. Maxim Gaudette avoue qu’elle lui a donné des sueurs froides, cette chanson. « J’ai dû apprendre la guitare pour l’interpréter et mes doigts gelaient dehors. Mais comme le personnage n’a jamais joué autre chose que J’ai planté un chêne, il n’était pas obligé de s’y connaître vraiment… »

Fragilité des hommes

Ces thématiques-là, sur le sentiment d’échec masculin, apparaissent omniprésentes dans le cinéma québécois, mais la cinéaste ne pensait pas évoquer ses lignées d’hommes en détresse. « Mon film parle du territoire, dit-elle, du périmètre de sécurité d’un homme entre fleuve et forêt. La nature le sauve et le tue. David projette aussi sa fragilité dans ses marionnettes, qui constituent une extension de lui-même. »

Maxim Gaudette avoue comprendre la fragilité des hommes québécois. « Le contexte familial a tellement changé et il faut apprendre à s’assumer dans un contexte en mouvement. J’ai moi aussi deux enfants. Mais comment vivre après le suicide de son père quand tu es fragile ? Avec ça, Anne Émond est parvenue à faire un film déchirant sans être déprim ant. »

Elle voulait parler du suicide d’un homme de manière tendre, avec quelque chose de lumineux au bout. « Quand on aborde ce thème, c’est sur fond sombre en cherchant aussi à comprendre les raisons d’un tel geste : le type vient de tout perdre, ou il souffre d’une maladie en phase terminale, etc. Pourtant, parfois, ce sont des troubles anxieux qui causent sa détresse, avec des facteurs génétiques, une sensibilité excessive. En dernière partie, on suit Laurence jusqu’à Barcelone, et tout devient plus érotique, plus festif, avec le côté carte postale du premier voyage à l’étranger : le parc Güell de Gaudí, les partys à Barcelone, la mer où elle se baigne. »

Karelle Tremblay, 19 ans, vue au cinéma dans Corbo de Mathieu Denis, défend pour la première fois un rôle principal au grand écran. « Vais-je être capable de porter le film sur mes épaules ? s’est-elle demandé. Mais avec Anne Émond, on a établi un lien de parfaite confiance. Elle m’a guidée à travers cette histoire qui lui est si proche. » Jouer l’adolescente rebelle lui paraissait facile. « Mais ensuite, elle vit des deuils que je n’ai jamais vécus. Elle évolue. Laurence a hérité de la sensibilité de son père. Sa force, elle la trouve dans sa curiosité, son optimisme. J’ai beaucoup travaillé le rôle et beaucoup appris au contact d’Anne Émond. »

La cinéaste a terminé le tournage de Nelly, sur la vie de Nelly Arcan. « On retourne au suicide, dit-elle. Ça m’effrayait au départ, mais tout est tellement différent des Êtres chers, très “sex, drugs and rock’n’roll”. Difficile pourtant, dans son oeuvre, de trouver la lumière. Elle a connu de grands succès, de grandes amours. Nelly représente toutefois la tragédie de la condition féminine, dans laquelle elle aura plongé jusqu’au bout. »