Financement du cinéma québécois - Téléfilm colmate une brèche

Les récents cris d'indignation des cinéastes en colère ont porté quelques fruits, dont quatre millions de dollars d'argent neuf investis par Téléfilm Canada pour rééquilibrer son mode de financement du cinéma québécois. Cette initiative de l'institution apparaît toutefois insuffisante à plusieurs réalisateurs, qui estiment qu'elle n'a pas abordé le noyau du problème: son aide au succès davantage qu'à la qualité des oeuvres cinématographiques. À leurs yeux, le cinéma d'auteur est toujours menacé.

Téléfilm Canada vient de puiser dans ses revenus pour ajouter cette année quatre millions de dollars au volet sélectif de financement des longs métrages tournés en français. Ce faisant, l'institution colmate une brèche béante. «C'est un pas dans la bonne direction», précise Michel Pradier, directeur des opérations pour le Québec chez Téléfilm Canada.

Les succès du cinéma québécois en 2003 créaient pour cette année un déséquilibre dans le mode de financement des longs métrages en français. Depuis 2000, les fonds destinés aux producteurs ayant récolté de fortes recettes au guichet (enveloppes à la performance) et ceux qui allaient aux projets évalués au cas par cas (volet sélectif) étaient divisés à parts égales. Mais les enveloppes à la performance se promettaient d'accaparer cette fois 75 % de la cagnotte, laissant des brindilles au sélectif.

Michel Pradier explique que les fonds des volets sont désormais équilibrés. «Sur les 15 millions alloués au long métrage en français, 11,5 millions étaient versés à la performance et 3,7 millions devaient aller au sélectif. Mais avec l'injection des quatre millions auxquels se rajoutent les sommes du Fonds canadien de la télévision dédié au long métrage et au Fonds canadien du long métrage, 12,5 millions sont désormais alloués au volet sélectif.»

Selon Denis Chouinard, un des cinéastes à l'origine d'une lettre collective dénonçant en décembre dernier plusieurs politiques de Téléfilm Canada, cette injection d'argent est loin de résoudre tous les problèmes. «On continue à dénoncer le fait que l'État récompense les projets cinéma à l'aune du box-office, en privilégiant les recettes au guichet national sur les performances à l'étranger ou dans les festivals.»

Le réalisateur Bernard Émond se dit content que Téléfilm ait ajouté de l'argent dans le volet sélectif. «Mais l'institution n'a pas touché au problème fondamental de la distribution, déclare-t-il. Il demeure difficile pour un cinéaste de faire un film un peu pointu.» Rappelons que Téléfilm n'offre plus d'aide aux distributeurs lors de l'acquisition des films, mais uniquement au moment de leur mise en marché, ce qui ne les encourage pas à prendre des risques.

La missive collective qui dénonçait plusieurs politiques de Téléfilm n'en finit plus de gagner des adeptes. Ils sont désormais 344 personnalités du milieu cinématographique: cinéastes, mais également techniciens, scénaristes, producteurs, etc., à l'avoir paraphée. Des noms comme Fernand Dansereau, Paul Tana, Manon Barbeau, Jacques Leduc, Philippe Baylaucq, Robert Daudelin, Sylvie Groulx, etc., se sont rajoutés, et le nombre des adhérents devrait atteindre 400 en fin de semaine. Par ailleurs, une traduction anglophone de la lettre des cinéastes circule désormais au Canada anglais en recueillant elle aussi les signatures.

À la suite de la publication de cette missive, Téléfilm Canada avait promis de rencontrer une délégation de cinéastes signataires, qui attendent toujours ce rendez-vous. Michel Pradier précise que la rencontre devrait bel et bien se tenir, d'ici fin janvier, mais que des décisions ont déjà été prises par son institution. Par contre, Louise Deslauriers, directrice de l'unité long métrage chez Téléfilm, affirme que les orientations de leur politique pourront être discutées.

Le cinéaste Jean-Pierre Lefebvre, président de l'Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (l'ARRQ), n'a pas signé cette lettre, qui constituait une initiative spontanée de réalisateurs hors du parapluie de leur association. Il précise ne pas avoir été mis au courant à temps, affirme que la politique de l'ARRQ sur ces questions est claire depuis trois ans. «Nous croyons que l'injection d'argent dans le volet sélectif ne résout pas tous les problèmes, affirme-t-il à son tour. Il n'est pas juste que les réalisateurs à l'origine des succès au cinéma n'aient pas droit à leur part du gâteau. Il n'y a pas de mécanismes non plus pour que les autres réalisateurs profitent des retombées.»

Le Conseil québécois de la DGC (Director Guild of Canada), conjointement avec l'ARRQ, devrait publier aujourd'hui un communiqué pour préciser sa position. Bernard Émond et certains cinéastes à l'origine de la lettre collective émettront leur propre communiqué sur la question, sans doute demain.