Festival de Sundance - L'état du Canada aux États

Les acteurs principaux du film Dandelion: Taryn Manning, Vincent Kartheiser et Mare Winningham. Le film vaut surtout pour l’interprétation bouleversante de cette dernière d’une mère alcoolique qui tente de sauver la famille.
Photo: Agence Reuters Les acteurs principaux du film Dandelion: Taryn Manning, Vincent Kartheiser et Mare Winningham. Le film vaut surtout pour l’interprétation bouleversante de cette dernière d’une mère alcoolique qui tente de sauver la famille.

Park City, Utah — Le succès remporté par La Grande Séduction ce week-end au Festival de Sundance est venu confirmer ce que d'aucuns avaient constaté à Cannes et à Toronto, à savoir que le cinéma québécois et canadien traverse une période de grâce sur la scène internationale.

Voilà qui explique les efforts dispensés cette année par Téléfilm Canada pour enfoncer un peu plus profondément dans la conscience américaine la qualité et la proximité du talent des cinématographies canadiennes, qu'elles soient francophone, anglophone ou autochtone.

La priorité actuelle de Téléfilm Canada en matière de développement international est simple: accroître la visibilité du cinéma canadien aux États-Unis et faire reconnaître notre industrie par l'industrie américaine. Brigitte Hubmann, représentante du Bureau des festivals et marchés de Téléfilm, explique qu'il n'est pas toujours facile de convaincre les Américains que «le Canada n'est pas qu'un simple fournisseur de services pour les Américains lorsqu'ils viennent tourner chez nous». Mais beaucoup l'ignorent encore, d'où l'importance du front commun organisé cette année à Sundance, un festival qui — sur papier, du moins — célèbre l'indépendance et la différence. Ce qui en fait l'avenue la plus importante à emprunter... et la plus difficile à éclairer. En effet, au-delà de sa profession de foi envers les cinémas indépendants, le festival fondé par Robert Redford paraît désorganisé, dépourvu de structures permettant aux délégations nationales et étrangères de se mettre en réseau.

C'est pourquoi en cette année où 19 productions canadiennes ont été sélectionnées à Sundance (un record), Téléfilm Canada a choisi de créer, en partenariat avec le programme Routes commerciales de Patrimoine Canada, et avec un budget d'à peine 35 000 $, un bureau officiel dans le même hôtel que celui qui sert de quartier général à l'organisation du festival. Résultat: un centre d'affaires modeste mais chaleureux, qui permet aux Canadiens de se retrouver, et à ceux qui les cherchent de les y trouver, de façon à déjouer la confusion que provoque le puzzle géographique et logistique de Sundance.

À titre d'exemple, la chaîne française Canal Plus participait samedi au cocktail officiel de Téléfilm, où elle a réalisé un entretien avec Jean-François Pouliot (La Grande Séduction). Piers Handling, directeur du festival de Toronto, Niv Fishman, producteur du Violon Rouge, Alanis Obomsawin (Our Nationhood), doyenne de la délégation autochtone canadienne, passent et repassent par le Canada Lounge.

«On n'est pas dans un vacuum bureaucratique gouvernemental, mais dans une structure organisée en partenariats stratégiques», fait savoir Brigitte Hubmann, qui a obtenu les encouragements des organisateurs de Sundance. Lesquels aimeraient que d'autres délégations étrangères fassent de même, afin de créer un centre de commerce, projet qui pour le moment reste improvisé. Consciente de l'importance des efforts qu'elle déploie ici à Sundance, Brigitte Hubmann estime néanmoins que «la meilleure promotion qu'on puisse imaginer pour le cinéma canadien aux États-Unis, c'est le succès d'un film canadien aux États-Unis». Espérons que Les Invasions barbares, Mambo Italiano et La Grande Séduction suffisent à façonner chez nos voisins du Sud une identité cinématographique dont on a du mal, chez nous, à coller ensemble les morceaux.

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Signe que le cinéma international passe au second plan à Sundance, les projections organisées pour la presse proposent presque exclusivement des films indépendants américains, première raison d'être du festival.

Parmi l'éventail que j'ai pu voir jusqu'à maintenant, Garden State, de Zach Braff, est le seul susceptible de se tailler une place au palmarès final (à noter: seuls les films américains concourent pour les prix du Jury documentaire et fiction). Campé dans un New Jersey gris, le film a pour héros un acteur sans succès et dépressif, revenu enterrer sa mère en jetant simultanément au panier la panoplie d'antidépresseurs que son père psychiatre lui fait avaler depuis l'âge de dix ans.

Comédie suave et spirituelle sur la culpabilité, la dissimulation et le mensonge, Garden State s'est doté de dialogues raffinés, dits par des acteurs solides, eux-mêmes inspirés par la mise en scène inventive de Braff, qui réinvente les plans dans la durée comme s'il levait le voile des apparences sur ce qu'elles cachent. Pas mal pour un petit film qui, justement, avait toutes les apparences d'une production indépendante américaine typique sur le rituel initiatique d'un enfant du désespoir.

C'est plutôt là le menu de Dandelion, un film étrange dont la grande beauté plastique (dans les tons ocre des prairies du Midwest au crépuscule) contredit parfaitement son récit noir et désespéré sur un jeune oisif accablé par le climat tendu de sa famille dysfonctionnelle. Elliptique, haché, trouble, Dandelion vaut surtout pour l'interprétation bouleversante de Mare Winningham en mère alcoolique essayant de recoudre le rideau déchiré de leur écran de bonheur.

Du bonheur, il y en a peu dans The Best Thief in the World, de Jacob Kornbluth, film produit par Showtime et qui m'intéressait strictement parce qu'il met en vedette Marie-Louise Parker. L'actrice, qu'on a vue plus solide et mieux équipée en dialogues et émotions, campe ici une enseignante qui, forcée par la compagnie d'assurances de reprendre chez elle son mari aphasique et paralysé, perd le contrôle sur ses enfants. Tourné en numérique, le film à thèse illustre pesamment le chaos urbain et la perte d'innocence des enfants, tout ça enseveli sous une musique désespérante et agressive.