L’image dans l’image, et après

Anna Mouglalis et Charles-Olivier Michaud
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Anna Mouglalis et Charles-Olivier Michaud

À l’écran, un visage tuméfié, scarifié ; celui d’une jeune femme : Anna. Retour en arrière : en mission en Thaïlande où elle réalise un photoreportage sur la prostitution et le trafic humain, Anna est kidnappée, violée, torturée, puis inexplicablement libérée. Depuis son lit d’hôpital, puis par la suite retranchée dans son studio, et enfin, s’aventurant au-dehors, la photographe essaie de se souvenir, essaie de comprendre. Elle revoit la vidéo tournée par ses ravisseurs avec sa caméra ; elle scrute les tirages qui ont survécu. Dans ces images, elle espère trouver la réponse à la question qui l’obsède : pourquoi ?

Dévoilé en première mondiale au festival de Busan, Anna, qui prendra l’affiche le 23 octobre, a eu sa première nord-américaine au Festival du nouveau cinéma (FNC) cette semaine. Très investie dans le rôle-titre, la Française Anna Mouglalis (Coco Chanel et Igor Stravinsky) a tenu à venir soutenir le film de Charles-Olivier Michaud (Neige et cendres), dont elle se dit « particulièrement fière ». Elle peut : un film puissant, ce Anna.

« Ç’a été une vraie collaboration, note Anna Mouglalis, sa voix rauque propre à ramollir l’interlocuteur le plus stoïque. Charles-Olivier laissait toujours la porte ouverte pour discuter, préciser, modifier. En amont, j’avais fait tout un tas de recherches en lisant différents traités de sociologie sur l’histoire et le développement de la prostitution en Thaïlande. J’ai découvert le travail d’un photographe, Antoine d’Agata, qui se spécialise dans le sujet […] Partager ensuite le fruit de telles recherches avec un metteur en scène qui écoute et que ça intéresse, c’est stimulant. »

« Impliquer Anna, l’inviter dans mon processus créatif, ça allait de soi, explique le cinéaste. Le rôle exigeait beaucoup d’elle, mentalement et physiquement. Sa réflexion a nourri la mienne ; je me pince encore qu’elle ait accepté. »

« Moi, j’ai besoin d’être touchée par ce que je fais, sinon, je préfère ne rien faire, confie en retour la comédienne. Charles-Olivier m’a eue au scénario, mais évidemment, j’ai tenu à le rencontrer avant. C’était sur le fil ; le sujet était costaud et prêtait à maintes dérives. J’avais peur de me retrouver devant un cinéaste fasciné par la violence et son esthétisation. Je me suis plutôt retrouvée devant Charles-Olivier. Il ne va jamais du côté de l’exploitation. Mais il ne prétend jamais non plus comprendre l’incompréhensible. Anna est un film sur la barbarie, la barbarie qui est inhérente à la nature humaine. Ce n’est pas un film à thèse. D’ailleurs, on a longtemps eu du mal à trouver une fin qui soit à la fois honnête et satisfaisante. Et puis un jour, ça s’est imposé : la réponse, c’est qu’il n’y a pas de réponse. Le mal existe sans raison. Anna l’a subi, y a survécu, et sachant désormais le reconnaître, elle continuera à le combattre. »

Avec sa caméra. Une caméra dont l’objectif est parfois plus perçant que l’oeil humain, révélant ce qui est caché, ce qui est tu, ce qui est invisible.

Un projet cathartique

On revient ici au motif du secret dans l’image. Pour l’anecdote, Blow-Up, d’Antonioni, dans lequel un photographe croit avoir accidentellement capté un meurtre, est l’un des films de chevet de Charles-Olivier Michaud. Or, dans le cas d’Anna, la mise en abyme ne s’arrête pas à la photographe qui examine les images dans l’image : elle s’est poursuivie hors du film alors que le réalisateur lui-même a découvert a posteriori qu’il avait filmé bien autre chose que ce qu’il croyait.

« Pendant le montage, j’ai pris conscience à quel point j’étais en colère quand j’ai écrit le film. En colère contre moi-même, parce que j’ai toujours accordé trop d’importance à l’opinion des gens, à la perception qu’ils ont de moi. Ça m’a amené à réaliser, et c’est ma faute, des films qui ne me ressemblent pas. Anna est le premier film depuis longtemps qui me ressemble, qui correspond au genre de cinéma que je veux faire. Un cinéma libre. Un cinéma qui ne se soucie pas de ce qui est à la mode. Un cinéma qui vient de ma tête, de mon coeur et de mes tripes. Je ne veux plus me satisfaire du regard des autres. »

« Anna, c’est un film que j’ai sorti d’en dedans de moi, poursuit Charles-Olivier Michaud. Et je ne me suis jamais autant senti à nu. C’est un film qui égratigne autant par son sujet que par sa forme brisée — comme le personnage. C’est le film d’un cinéaste qui ne s’excusera plus. De tous les personnages que j’ai écrits, Anna est celui qui est le plus proche de moi. Elle s’appelle Anna Michaud, elle est photographe, ce que je suis dans la vie ; elle devient son sujet, et elle aussi est en colère. Elle est silencieuse et introvertie parce que, comme moi, elle a du mal à s’exprimer autrement qu’à travers son art. Ce film-là m’a énormément appris sur qui je suis comme humain et comme cinéaste. »

Sans dévoiler la teneur du dénouement d’Anna, disons que l’héroïne accédera à un certain apaisement grâce aux images qu’elle entend continuer de capter. Là encore, à l’instar de Charles-Olivier Michaud.

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