Écran de fumées

« Neuvième étage» donne aux intéressés cette parole réclamée autrefois.
Photo: Ve?ro Boncompagni « Neuvième étage» donne aux intéressés cette parole réclamée autrefois.

Le 11 février 1969 à Montréal, un incendie éclate dans le laboratoire informatique au 9e étage de l’Université Sir-George-Williams, forçant les 400 étudiants qui l’occupent depuis le 29 janvier à en sortir. Dehors les attend l’escouade antiémeute. Dans l’air ambiant flottent alors, outre la fumée, de forts relents de racisme. « Niggers, go home ! » peut-on lire sur de nombreuses pancartes de citoyens courroucés. Près d’une centaine d’étudiants sont inculpés, mais la plupart des accusations sont vite abandonnées. Que s’est-il passé au 9e étage ? Le mystère reste entier.

Réalisé par la cinéaste Mina Shum, le documentaire Neuvième étage, présenté au Festival du nouveau cinéma (FNC) ce vendredi, va à la rencontre des protagonistes de cet épisode méconnu. De nos jours, en effet, la mention de l’affaire n’évoque pas grand-chose, à moins d’avoir été là quand elle a éclaté. Il s’agit pourtant de la plus importante occupation — à ne pas confondre avec manifestation — étudiante de l’histoire du pays, et elle s’est déroulée ici, dans ce qui est désormais l’Université Concordia.

À l’origine de l’émeute : des accusations portées par six étudiants caribéens contre un professeur qui ferait selon eux preuve d’un préjugé raciste dans ses corrections. S’ensuivent un dialogue de sourds et une gestion de crise inadéquate qui servent de bougies d’allumage à un conflit explosif.

« Lorsque Selwyn [Jacob, le producteur] m’a relaté ce qui s’est passé à l’époque, j’ai été choquée. Choquée qu’une telle chose se soit produite ici, et choquée, aussi, de n’en avoir jamais entendu parler auparavant, moi qui ai grandi dans le Canada d’ouverture de Pierre Elliott Trudeau. Ce n’est pas une page d’histoire très glorieuse, alors ça explique peut-être, en partie, pourquoi tout ça n’est pas davantage passé à la postérité. Il y a aussi le contexte historique : au Québec, deux jours après les premières arrestations étudiantes explosaient les premières bombes du FLQ. De la une des journaux, l’émeute à Sir-George-Williams a été reléguée en page 4. »

Ces allégations de racisme ont en outre interpellé la réalisatrice d’origine hongkongaise d’un point de vue plus personnel.

« Ça m’a tout de suite renvoyée à la discrimination polie, cette forme insidieuse de racisme à laquelle j’ai moi-même été confrontée maintes fois », confie-t-elle.

« Arrivés, pour plusieurs, avec encore à l’esprit la promesse d’Expo 67 d’accueillir la diversité, ces étudiants ont eu l’impression d’avoir été trahis. Comme je travaille habituellement en fiction, mon premier réflexe est de me demander quel est l’ancrage émotionnel du sujet que j’explore. Dans ce cas-ci, j’ai été saisie par cette impression de déception profonde qui se dégageait des propos de ces anciens étudiants, dont plusieurs ont par la suite mené des carrières illustres. Le sentiment d’exclusion qu’ils ont vécu, tout le monde peut s’y identifier, à un degré ou à un autre : enfant, lorsque personne ne veut t’avoir dans son équipe au ballon-chasseur ; plus tard, lorsqu’on avoue son amour à quelqu’un qui ne le partage pas… Bref, cette idée d’exclusion, c’était mon ancrage émotionnel universel. »

Voix bafouées

Le Canada, le « plus meilleur pays au monde », comme se plaisait à dire un autre ex-premier ministre ? Cela dépend à qui on le demande. Chose certaine, le vécu de Mina Shum ainsi que sa réaction initiale ont conforté Selwyn Jacob dans sa décision de lui confier la réalisation du documentaire.

« Au moment des événements, j’étais moi-même un étudiant en provenance de La Trinité. J’étudiais à Edmonton, mais deux de mes amis de La Trinité faisaient partie des plaignants de Sir-George-Williams. […] Dès le départ, j’ai voulu réaliser un film sur le sujet, mais ça ne s’est jamais fait. Les années ont passé ; je me suis orienté vers la production… »

Puis, tout s’est lentement mais sûrement mis en place à l’ONF et, il y a trois ans, Selwyn Jacob a finalement trouvé la perle rare pour ce projet si longtemps caressé.

 

« Tous les candidats que j’ai rencontrés ignoraient les événements de 1969, explique-t-il. Mina, cependant, pouvait s’identifier aux étudiants, au sentiment d’injustice qu’ils ont vécu, tout en ayant une saine distance historique. Elle a en outre d’emblée compris que tout ça n’avait au fond rien à voir avec le fait d’être noir ou blanc. Ça avait plutôt à voir avec le fait d’être humain. »

Filmé dans des lieux clandestins à La Trinité et à Montréal en privilégiant une approche impressionniste propice à la création d’un climat de tension et de paranoïa, Neuvième étage donne enfin aux principaux intéressés cette parole réclamée en vain autrefois. Même le fils de Perry Anderson, le professeur accusé de racisme, a accepté de rencontrer Mina Shum, estimant que son père non plus n’avait pas eu l’occasion de s’expliquer, jadis.

En retrait, la cinéaste ne prend pas parti, quoique le montage soit souvent sans équivoque. « J’aime, par exemple, comment Mina donne à entendre un commentaire issu d’un reportage affirmant que les policiers ont agi avec retenue, et qu’elle montre simultanément des images d’archives qui prouvent le contraire », note Selwyn Jacob.

Une peur sourde

Pour autant, Mina Shum refuse de signer une oeuvre pamphlétaire. Ce qui l’intéresse, ce sont les mécanismes psychologiques qui engendrent selon elle le racisme, fut-il évident ou latent.

« C’est une affaire de pouvoir. Nous sommes, au fond, des animaux qui vivent parmi d’autres animaux, et la différence, quelle qu’elle soit, effraie. Le racisme devient une sorte de réflexe provoqué par l’instinct de survie : on veut dominer “l’autre” différent avant qu’il ne nous domine. Autrement dit, le racisme est induit par un mélange d’ignorance et de peur. L’écoute est la clé. L’ouverture à l’autre et à sa différence passe par là. Alors, chaque jour, je m’efforce d’être un peu plus à l’écoute. Et si mon documentaire peut provoquer cette prise de conscience chez ne serait-ce qu’un seul spectateur, eh bien, ce sera pour moi le plus bel accomplissement imaginable. »

Lorsqu’on lui demande ce qui s’est réellement passé au 9e étage de Sir-George-Williams, Mina Shum demeure silencieuse durant de longues secondes.

 

« Au Canada, on s’attend à ce qu’on fasse preuve de multiculturalisme. C’est obligatoire. C’est écrit. Mais je ne suis pas convaincue, sans généraliser, qu’on le fait à ce point. Refoulez une pulsion et elle finira par se manifester. Violemment. C’est ce que l’incendie du laboratoire d’informatique nous enseigne. Qui l’a allumé ? Les occupants disent que les policiers ont eux-mêmes fomenté le coup pour contraindre les occupants à sortir. Les policiers affirment que les contestataires sont les seuls responsables. Qui dit vrai ? Qui je crois ? Je crois les vérités de chacun. Je crois surtout que dans ce contexte de tension dénué de dialogue, cet incendie était inévitable. À force de frictions, on provoque un brasier. »

1 commentaire
  • Robert Marquette - Abonné 9 octobre 2015 21 h 47

    Écran de fumée

    Je ne connaissai pas ce fait de l'histoire c'est la première fois que j'en entend parler.A l'épique les policiers se permettait bien des activités illégales pour terminer leur dossier voir les mesures d'octobre plus tard.C'etait l'epoque .