La Grande Séduction à Sundance - Le poisson a mordu, reste à le remonter dans le bateau

Une scène de La Grande Séduction, en présentation au festival de Sundance, à Park City. — Source: Alliance Atlantis Vivafilm
Photo: Une scène de La Grande Séduction, en présentation au festival de Sundance, à Park City. — Source: Alliance Atlantis Vivafilm

Park City, Utah — Jean-François Pouliot et Max Films International ont sorti le grand jeu ce week-end au festival de Sundance, à Park City, dans l'espoir que leur passage contribuerait à convaincre un des nombreux distributeurs américains présents d'acquérir les droits de La Grande Séduction pour les États-Unis.

D'ici à la signature d'une éventuelle transaction (plusieurs joueurs se seraient manifestés et Téléfilm Canada, présent plus que jamais cette année à Sundance, veille au grain), la chaleureuse comédie québécoise, médaillée d'argent au box-office québécois et vendue depuis sa première mondiale à Cannes dans une quinzaine de pays (dont la France, ou elle prend l'affiche en avril), a ravi un peu plus d'un millier de festivaliers, ce qui est de bon augure pour la suite.

En route samedi soir pour Ogden, site-satellite du festival situé à une heure de Park City ou Seducing Doctor Lewis (titre anglais de LGS, inscrit dans la section World Cinema) allait être projeté devant une salle comble, Pouliot et Alex Wermester, de Max Films International, m'expliquaient à bord de la navette nous y conduisant le degré de difficulté qu'implique la vente aux Américains d'un film grand public lorsque celui-ci est sous-titré. Le film de Pouliot, il est vrai, n'appartient pas exclusivement à cette catégorie de films dits «étrangers» que les distributeurs prudents limitent aux réseaux arts et essai et à quelques salles de prestige dans les métropoles. Or, il semble qu'en raison de la langue, cette avenue soit pour l'instant la seule qui soit envisageable, et ce, même si le film présente, au-delà de ces considérations linguistiques, le potentiel commercial de The Full Monty.

De passage ici pour deux jours, Pouliot arborait, qu'à cela ne tienne, un sourire éclatant, ravi de l'accueil chaleureux des festivaliers. Après la projection de son film samedi soir au majestueux Egyptian Theatre d'Ogden, ceux-ci se sont agglutinés autour de lui dans le hall où ils l'ont retenu plus d'une heure. Quelques heures plus tôt, tandis que nous attendions le chauffeur chargé de nous conduire à Ogden, deux cinéphiles l'ont littéralement douché de compliments. Au comble du bonheur, Pouliot était loin de se douter qu'il allait, quelques minutes plus tard, et pour quelques heures, servir de copilote au chauffeur, un bénévole de San Francisco, qui au terme de plusieurs détours et erreurs nous a déposés devant le cinéma trente minutes après le début de la projection. Le retour, impliquant un crochet par Salt Lake City ou Pouliot devait passer la nuit avant son départ le lendemain aux aurores pour Montréal (il est attendu ce matin sur le plateau d'une pub de Monsieur B), fut tout aussi décoiffant.

Le mot qualifie parfaitement le festival de Sundance, fondé par Robert Redford et installé dans un venteux canyon de l'Utah qui fut également le site des compétitions de ski des récents Jeux olympiques de Salt Lake City. Le festival, ainsi que le Sundance Institute qui le chapeaute, se veulent une sorte d'incubateur pour le cinéma indépendant américain. Porté par les préoccupations de Monsieur le président, la programmation offre un éventail de films à caractère socio-politique, environnemental ou ethnologique. Redford est un défenseur des droits des citoyens des Premières Nations, et tout un volet du festival leur est consacré. Edge of America, vu ce week-end, raconte l'histoire vraie de l'équipe féminine de basket-ball d'une high school d'une réserve de l'Utah qui s'est rendue à la finale du championnat de l'État grâce aux encouragements parfois maladroits de leur nouvel entraîneur, un enseignant de race noire qui, à travers elles, viendra à bout de ses propres préjugés. Plus émouvant qu'achevé, ce film maladroit au grand coeur signé Chris Eyre se veut un appel à la tolérance et à la connaissance. À ce titre, il est très réussi.

Doublement, d'ailleurs, puisqu'il vient rappeler, à ceux qui l'auraient oublié, la mission première du festival de Sundance et son engagement envers les films difficiles, sur le plan commercial. En effet, modeste lors de sa fondation au début des années 80, le festival a grossi proportionnellement à l'industrie américaine du cinéma indépendant, désormais dominée par des géants tels Miramax et New Line. Lesquelles entreprises continuent de brasser leurs affaires à Sundance en faisant mordre la poussière aux autres.

La lutte, autrefois, était plus chaude entre les différents joueurs. Puis vint l'édition 1989, où Sundance a connu sa première poussée de croissance. Cette année-là en effet, la presse et l'industrie succombaient au charme discret d'un film à petit budget réalisé par un inconnu de 26 ans du nom de Steven Soderbergh. Son film, Sex, Lies and Videotape, allait, cinq mois plus tard, décrocher la Palme d'or à Cannes et propulser Miramax dans les grandes ligues. Les indépendants continuent de venir au festival, espérant y dénicher (avant leurs concurrents goliathiques) le prochain In the Bedroom ou le nouveau American Splendor, peut-être aussi, si d'aventure ils sortent du sentier américain, un nouveau Shine ou The Crying Game.

Même si le festival se donne des airs cool — de rigueur, après tout, dans une station de ski —, la géographie du site est hautement politisée et hiérarchisée. Les gros bonnets louent des villas dans les sommets de Deer Valley, à un jet de pierre d'ici, où ils organisent leurs réceptions et junkets de presse à l'abri des regards. L'organisation, quant à elle, est rassemblée au Park City Marriott, située à l'autre extrémité de Park City, dans un secteur dilaté évoquant les grands boulevards sans charme de Saint-Sauveur. Enfin, l'activité festivalière est dispersée dans différents lieux plus ou moins rapprochés les uns des autres, quoiqu'on n'en prenne le pouls que dans le pittoresque centre-ville, jonché de boutiques de cadeaux et arpenté par des «people» chics qui préféreraient geler sur place plutôt que de se laisser défigurer par un manteau d'hiver.

À leur décharge, je dois admettre que le soleil est très chaud à Park City, comme en témoignent les masses de neige et de glace qui pendent aux corniches des toits en pente et menacent constamment de tomber sur les têtes des passants. Autre condition météorologique à prendre en compte dans cette toundra enfarinée: l'altitude de 3000 mètres au dessus du niveau de la mer. Le simple fait d'accélérer le pas ou de manger trop vite peut vous mettre à bout de souffle. Mieux vaut se couper le souffle en admirant les panoramas depuis une des nombreuses navettes gratuites qui sillonnent la vallée et déposent les festivaliers dans les différents centres d'activités de Sundance. Voici la mienne qui approche, je cours l'attraper et je vous retrouve demain.