Ville mère

Le rôle de Sophie est défendu avec panache par Monica Bellucci.
Photo: Filmoption International Le rôle de Sophie est défendu avec panache par Monica Bellucci.

Sophie séjourne à Montréal le temps d’un film. Pour la star européenne, ce tournage est surtout l’occasion de renouer avec son fils Thomas, qui étudie dans la métropole. Marie travaille à Montréal aux urgences d’un grand hôpital. Pour l’infirmière exténuée, le surmenage est d’abord un moyen de ne pas penser à son fils Simon, qui vit avec sa grand-mère à la campagne. L’une se languit de sa progéniture, l’autre la fuit. Semblables dans leur différence, Sophie et Marie sont les héroïnes de deux récits de maternité parallèles que le cinéaste Guy Édoin fusionne graduellement dans Ville-Marie, un deuxième long métrage foisonnant et beau.

Car il est riche, le scénario coécrit avec l’écrivain Jean-Simon DesRochers. Et elle est splendide, la mise en scène de Guy Édoin. Comme Pedro Almodóvar — une influence revendiquée — avant lui dans Tout sur ma mère et Étreintes brisées, l’auteur de Marécages insère une métafiction dans sa fiction, ici un film dans le film, qui vient indirectement éclairer l’action tout en émaillant celle-ci de séquences filmées dans un style radicalement différent. En effet, le mélodrame campé dans les années 1950 que tourne Sophie évoque tour à tour Todd Haynes (Loin du paradis) et François Ozon (8 femmes) empruntant à Douglas Sirk (Mirage de la vie), pour demeurer dans les mises en abyme. Et aussi Hitchcock, pour faire bonne mesure, avec ses blondes muses et ses musiques pour instruments à cordes. Bref, côté réalisation, le cinéphile passionné aura largement de quoi se sustenter.

Mais il y a plus. Ainsi la « vraie vie » de Sophie est filmée de manière glamour, avec miroitements, dorures et clinquant, tandis que celle de Marie est dépeinte au moyen d’une palette terne. Alternées lors des deux premiers actes, les trames de chacune convergent au troisième. Dès lors, la couleur est drainée du quotidien de Sophie tandis qu’une lumière diffuse paraît vouloir percer dans celui de Marie. Ces choix concertés de mise en scène et de direction photo (Serge Desrosiers), jumelés à un montage virtuose (Yvann Thibaudeau), font en sorte qu’un pari scénaristique potentiellement casse-gueule fonctionne.

La forme et le fond

Plus flamboyant, le rôle de Sophie est défendu avec panache par Monica Bellucci, actrice entière que Guy Édoin mythifie avant de la précipiter en bas de son socle pour mieux la voir se relever, frémissante d’humanité. Plus effacé, le rôle de Marie est interprété avec retenue par Pascale Bussières, comédienne brillante ayant déjà tenu ce rôle dans Marécages et à qui le cinéaste confie la tâche infiniment délicate de servir de point d’arrimage au spectateur. On admire Bellucci, on est captivé par Bussières.

Au final, ce second long métrage de Guy Édoin surprend et rassure. Autant Marécages était homogène dans son lyrisme rural et contenu dans son huis clos familial, autant Ville-Marie est hétérogène dans son baroque urbain et débridé, dans sa narration plurielle (Patrick Hivon épate en ambulancier à vif). Exacts contraires dans leur facture et leur inclinaison dramaturgique, donc, les deux films partagent pourtant les mêmes obsessions. La forme diffère, le fond demeure, et c’est là une excellente nouvelle pour qui se passionne pour l’oeuvre bourgeonnante de l’auteur.

À l’instar de Sophie et Marie, ces deux films sont, eux aussi, on ne peut plus semblables dans leur différence.

Ville-Marie

★★★★

Québec, 2015, 100 minutes. Réalisation : Guy Édoin avec Monica Bellucci, Pascale Bussières, Patrick Hivon, Aliocha Schneider.