Ouvrir le FNC en deuil et en couleurs

Prêter à Dieu les traits de Benoît Poelvoorde, en faire un Bruxellois despote accroché à son ordinateur est une proposition qui allie les dérives planétaires aux ressorts de la comédie.
Photo: Source Axia Films Prêter à Dieu les traits de Benoît Poelvoorde, en faire un Bruxellois despote accroché à son ordinateur est une proposition qui allie les dérives planétaires aux ressorts de la comédie.

Le Festival du nouveau cinéma, qui démarre ce mercredi, a choisi une oeuvre belge, délirante, romantique et foisonnante à titre de signature, de ça ! et de voilà !

Ombre au tableau planant sur le rendez-vous de film montréalais, la mort volontaire lundi dernier de la cinéaste Chantal Akerman, belge aussi, grande habituée du FNC, venue ici avec une dizaine de films. Cette 44e édition est dédiée à l’exigeante cinéaste de La captive et d’Un divan à New York, grande exploratrice du 7e art.

Au film de son compatriote de représenter le plat pays cette année, avec le fantôme d’Akerman planant en arrière-scène.

La mémoire cinéphilique n’a pas oublié Toto le héros et Le huitième jour. L’univers poétique visuel et émotif de Jaco Van Dormael y avait pris tous les envols.

Une frénésie impressionnante

Avec Le tout Nouveau Testament (en salles dès vendredi), cette frénésie imaginative impressionne une fois de plus.

Le film est comme ces « folies » de jardin, kitsch, parfois très allumé, que nul n’a élaguées pour répondre aux normes du goût du jour — lequel se consomme rance, avec dose de cynisme sur sa salade —, mais dont l’audace joyeuse crée une vraie Fantasia. Car prêter à Dieu les traits de Benoît Poelvoorde, en faire un Bruxellois despote accroché à son ordinateur, d’où il bazarde à la tête des mortels les pires cataclysmes (pas si absurde, après tout), est une proposition qui allie les dérives planétaires aux ressorts de la comédie.

Ce Tout-Puissant à tronche de pervers séquestre au foyer sa femme (Yolande Moreau), et sa fille de dix ans, Ea (Pili Groyne, qui prend du mieux au long du film), en leur aboyant dessus. Même qu’il bat la petite jusqu’à ce qu’elle s’évade par une sorte de vortex dans le trou de la machine à laver. On est dans l’univers du conte. Une statue parle, celle de Jésus-Christ, le fils désobéissant qui a mal tourné avant de finir crucifié.

Une fable donc, à la Amélie Poulain, qui fait le pari du bonheur en folle démesure, avec ce que le cinéaste appelle dans le sillage de Cohen des « perdants magnifiques », soit six nouveaux apôtres. Ea les recrute après avoir balancé aux humains, en détournant l’ordinateur paternel, leur date de décès. Tout cela avec Bruxelles en fond de scène, présentée sur maquette d’abord entre les mains du méchant Dieu, puis par ses rues un peu croches et maussades.

Apôtres amoureux

Le film est divisé en chapitres, un par apôtre : le clochard philosophe la belle estropiée, la bourgeoise délaissée (Catherine Deneuve), l’assassin malheureux (François Damiens), l’obsédé sexuel, le nouvel aventurier. Une naïveté se cheville au destin de chacun, une musique intérieure aussi (de Saint-Saëns à Trenet), sur amours hétéroclites au bout. Deneuve s’éprendra d’un gorille, et la petite Ea d’un garçon malade qui rêve d’être une fille.

Sur force plans fixes et frontaux, des personnages se voient captés par un intervieweur invisible, des objets parlent, des esseulés, en regardant ailleurs, découvrent des mondes qui chantent.

C’est énorme, au sens rabelaisien du terme, candide, bien intentionné et drôle à la fois, tendre, pertinent et effiloché, avec cette voix hors champ ou pas d’Ea, ce regard cliché de l’innocence qui commente l’action et la fait jaillir. Outre l’univers de Jeunet, on évoque celui du Michel Gondry de L’écume des jours pour l’incongruité en majesté, version bon enfant.

Plusieurs lièvres

Ce film, surréaliste, lyrique, romanesque, shooté à l’effet numérique et aux symboles, suit plusieurs lièvres en plusieurs capsules. Certaines histoires s’incrustent mieux que d’autres à une structure qui vacille souvent. Poelvoorde en Dieu rageur est un morceau de roi, Ea garde le cap en Audrey Tautou junior.

On se laisse amuser par les amours primates de Catherine Deneuve, par l’apathie du personnage d’épouse écrasée (Yolande Moreau, sous-utilisée), puis par ses broderies qui envahissent le ciel au milieu des fleurs et des couleurs.

Si l’âme d’enfant qui ne dort que d’un oeil dans l’esprit adulte peut se laisser attendrir, le grain de cynisme, aux aguets de son côté, en prend pour son rhume. Il manque au Tout Nouveau Testament deux doigts de férocité. On aurait bien repris davantage de Poelvoorde…

Le tout Nouveau Testament

Réalisation : Jaco Van Dormael. Scénario : Scénario : Jaco Van Dormael et Thomas Gunzig. Avec Pili Groyne, Benoît Poelvoorde, Marco Lorenzini, François Damiens, Catherine Deneuve, Yolande Moreau, Laura Verlinden, Didier de Neck. Image : Christophe Beaucarne. Musique : An Pierlé. Montage : Hervé de Luze.