Le vertige et le vide

« Ce n’est pas une question d’altitude, mais d’attitude », lance avec philosophie un des (nombreux) protagonistes d’Everest, la toute dernière incursion hollywoodienne du cinéaste islandais Baltasar Kormakur (2 Guns, Contreband, 101 Reykjavik). Elle ne manque pas de panache sur le plan visuel, véritable débauche d’images spectaculaires de cette montagne mythique de la chaîne de l’Himalaya, en partie reconstituée dans les Alpes italiennes… et en studio. Le format Imax et le 3D apportent la touche finale à cette illusion d’immensité.

Everest affiche aussi les caractéristiques du film-catastrophe, cet assemblage hétéroclite de personnages égarés dans une même galère (un avion, un paquebot, un gratte-ciel, etc.), zigzaguant en direction d’un destin incertain. Ceux de cette histoire rocambolesque ont réellement existé, plongés au coeur d’une tempête dévastatrice ayant causé la mort de huit alpinistes, pas tous expérimentés, le 10 mai 1996. L’événement a marqué les consciences, et fait l’objet de quelques livres à succès, dont celui d’un journaliste présent lors de l’expédition (Into the Air, de Jon Krakauer), et un de ces aventuriers du dimanche motivé par la vanité (Left for Dead, de Beck Weathers).

Les scénaristes William Nicholson (Unbroken) et Simon Beaufoy (127 Hours), deux pros du suspense en conditions extrêmes, tissent un récit en forme de courtepointe, donnant peu dans la couleur locale (pour la réalité du Népal, et celle des Sherpas, on repassera). Ils épinglent surtout la commercialisation galopante de ces randonnées, les sacrifices familiaux exigés des organisateurs en passant par les obstacles physiques qu’une telle ascension exige (manque d’oxygène, météo capricieuse, etc.). Tout cela se bouscule en une série de personnages aux fonctions dramatiques minimalistes, chacun portant le drapeau d’un enjeu à illustrer (une Japonaise accumule les montées spectaculaires, mais brille par sa discrétion), d’une émotion à susciter (un des guides laisse derrière lui sa femme enceinte, un autre, postier de profession, tente une seconde montée pour enfin atteindre le sommet).

Cette escapade scandée par les dates, les heures et les distances pour atteindre un objectif établi à 8848 mètres accumule les plongées dans des ravins impitoyables et les bourrasques étouffantes. Ce déploiement de phénomènes naturels, et la mort qu’ils sèment sur son passage forcent l’admiration sans pour autant nous envelopper d’une empathie profonde pour cette bande de casse-cou en vêtements de plein air griffés, car on n’échappe pas ici au placement de produits. Voilà pourquoi le désordre émotif et physique d’un Jake Gyllenhaal en bum des hauteurs nous indiffère (pourquoi une star pour si peu de temps à l’écran ?), tout comme celui de ses camarades d’infortune ainsi que leur épouse laissée derrière, même si elles sont défendues par Keira Knightley et Robin Wright. Chapeau toutefois à Emily Watson en gardienne bienveillante ; elle suscite une réelle compassion. Mais ce n’est pas suffisant pour camoufler le gaspillage de talents, et le triomphe du vide, à ne pas confondre avec celui des crevasses.

Everest

★★★

États-Unis, 2015, 121 min. Aventures de Baltasar Kormakur avec Jason Clarke, Josh Brolin, John Hawkes, Emily Watson.

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