Un hommage tout en mystère et en suggestion

Il est rare que les grands romans produisent de très bons films. À l'inverse, il arrive plus souvent que des ouvrages modestes donnent naissance à de grands films. Cette singulière alchimie se produit dans The Girl With A Pearl Earring, premier long métrage du Britannique Peter Webber, tiré du best-seller La Jeune Fille à la perle. L'Américaine Tracy Chevalier imaginait dans ce roman la création de la toile éponyme, oeuvre de Johannes Vermeer qui, près de 350 ans après sa création, demeure sans conteste le plus beau clair-obscur de l'histoire de l'art.

Sous l'impulsion de Peter Webber, cette poussée de croissance ne remet pas tant en cause le roman, assez agréable, qu'il révèle les possibilités du médium cinématographique, lequel sied mieux que la prose à l'univers du grand maître de l'école hollandaise, dont on ne sait à peu près rien sinon ce que suggèrent les 32 toiles qu'il a léguées à la postérité.

Peter Webber a donc pris le parti du peintre, c'est-à-dire celui du mystère et de la suggestion. The Girl With A Pearl Earring est à cet égard un film sobre, économe en dialogues, décliné dans les tons du maître et avec un souci de la composition inspiré de ses toiles. Au contraire du livre-hommage, le cinéaste recompose minutieusement et minimalement le climat de Delft au milieu du XVIIe siècle, réinventé sur l'inspiration de Chevalier, la maisonnée de Vermeer.

Dominée par sa belle-mère (Judy Parfitt, parfaite), soumise aux caprices de son épouse (Essie Davis), cette maisonnée aurait été un nid de vipères où la dissimulation et les jeux de pouvoir étaient monnaie courante. C'est dans cet univers que la petite Griet (Scarlett Johansson, remarquable d'innocence et de curiosité contenue) sera parachutée comme servante, dans les premières images du film, afin de subvenir, à 17 ans, aux besoins de sa famille.

Chargée de nettoyer chaque matin l'atelier de Vermeer, homme effacé et rendu impuissant par l'autorité de sa belle-mère qui gère ses affaires et déploie des trésors d'imagination pour flatter son bienfaiteur (Tom Wilkinson), Griet fait bien vite l'objet de la curiosité du maître, qui reconnaît en elle sa propre fascination pour la composition, la lumière et la couleur. Leur complicité muette donnera naissance à une sorte de désir érotique sublimé dans l'art puis consumé dans le sacrifice.

Tandis qu'il filme Vermeer tel un fantôme surgi des profondeurs de son mystère (Firth ne formule pas plus d'une douzaine de répliques), Webber montre Griet comme une jeune fille à la dignité effarouchée, traduisant à travers ses gestes (sa disposition des légumes dans une assiette, le reflet sur le mur de l'argenterie qu'elle frotte, le carré de faïence qui constitue son unique possession, etc.) sa fascination pour l'envers des apparences.

Webber brouille constamment ce reflet de la richesse intérieure de Griet par une panoplie de soucis d'ordre matériel qui divisent le Delft de l'époque entre possédants et possédés. Ce jeu de contraste est d'autant plus efficace, et le film d'autant plus fort, lorsqu'on sait que l'appartenance de Vermeer à la classe des possédants était fragile. Et qu'au-delà de son legs artistique inestimable, sa mort a plongé les siens dans la misère.

Peter Webber aura donc transformé le peu de choses qu'on sait de Vermeer en une oeuvre singulière, rythmée par la très belle musique d'Alexandre Desplat qui, comme le cinéaste, suggère sans dire et nous drape de son mystère. On ne saurait imaginer plus bel hommage.
- V.o.: Forum.
- V.o.,s.-t.f.: Cinéma Du Parc.