Duels familiaux puisés au réel

Difficile de considérer Aime ton père de Jacob Berger comme une simple fiction. Film à clés, oeuvre de règlements de comptes aussi, le second long métrage du réalisateur d'Angels repose à la fois sur le difficile rapport que le cinéaste a entretenu avec son père, l'écrivain anglais John Berger, mais aussi sur les non moins explosives relations père-fils entre les deux interprètes principaux, Gérard et Guillaume Depardieu, qui, au scénario initial, ont ajouté quelques répliques de leur cru évoquant leurs querelles personnelles dans la vraie vie.

Vraie vie pour vraie vie, Père et fils, qui date de 1991, constitue une rare occasion de voir les Depardieu jouer ensemble. Depuis, Guillaume s'est fait amputer une jambe et ses frasques ont défrayé la chronique. Il y a fort à parier qu'il ne jouera pas de sitôt avec son père.

Alors, évidemment, ces conflits font un peu écran à l'histoire. Celle d'un écrivain en Suisse, Léo Shepherd (Gérard Depardieu), qui reçoit le prix Nobel tout en se montrant incapable de pondre une ligne depuis trois ans. Il est surtout un père qui a attaché sa fille à son service et à sa dévotion (Sylvie Testud) et coupé les ponts avec son fils Paul (Guillaume Depardieu). Ce dernier a longtemps tâté de la drogue et kidnappera papa sur les routes des Alpes en le faisant passer pour mort. Parti à Stockholm en moto pour récupérer ses lauriers, Léo n'arrivera jamais à bon port, mais quelques crises familiales bien assénées assureront au film ses moments forts. Certaines scènes dans la voiture où le fils lance au père prisonnier ses quatre vérités possèdent des accents de sincérité puisés au réel.

Guillaume Depardieu vole ici la vedette à son père, lequel s'annihile sous le moindre effort. C'est la fougue du plus jeune, sa révolte, ses manques affectifs qui crèvent l'écran. Autre forte présence, celle de Sylvie Testud, actrice au registre étendu, qui habite ici son rôle de fille sacrifiée au père avec l'intensité émotive qui fait sa marque. Sur un bateau, l'affrontement du père et de la fille sera un des points d'orgue du film, un moment d'une grande dureté sur lequel la famille se fracassera.

Aime ton père, malgré son aisance technique, roule sur une ligne brisée où le rythme d'ensemble se fait gober par les scènes-chocs des duels familiaux. Le film mérite pourtant qu'on s'attarde sur ses thèmes: l'inspiration en fuite d'un écrivain, l'égoïsme de la création, les enfants souvent broyés par des parents artistes, la tentation de fuir sa vie pour s'en forger une autre. Tout ce qui s'efface en somme derrière l'identité des acteurs principaux, comme l'arbre cache la forêt.