Pour mieux aimer

Lucide et d’un humour surprenant, Je suis à toi ne se voile pas la face et comporte son lot de séquences crues.
Photo: Filmoption Lucide et d’un humour surprenant, Je suis à toi ne se voile pas la face et comporte son lot de séquences crues.

Après le succès critique et festivalier de son précédent long métrage Hors les murs, qui contait l’amour de deux jeunes hommes rendu impossible par l’incarcération de l’un et l’incapacité de rester seul de l’autre, le cinéaste belge David Lambert reprend une géométrie narrative et sentimentale similaire avec son nouveau film, Je suis à toi. Cette fois, les trois pointes du triangle amoureux sont un boulanger, une mère célibataire et un jeune prostitué qui est épris de la seconde, mais dont le premier est amoureux.

C’est par le biais d’un site porno qu’Henry, la quarantaine obèse et esseulée, a fait la connaissance de Lucas, un Argentin de 24 ans à qui il a proposé de venir s’installer en Belgique afin d’apprendre le métier de boulanger. En sous-texte, Lucas sait qu’Henry veut plus qu’un apprenti : il veut un improbable conte de fées dans lequel il serait le preux chevalier qui sauve le damoiseau en détresse. Peut-être Henry a-t-il abusé du film Pretty Woman. À cet égard, il convient de préciser que bien qu’il ne juge pas ses personnages, David Lambert n’a pas pour autant concocté un pamphlet en faveur de la prostitution. Lucide et d’un humour surprenant, Je suis à toi ne se voile pas la face et comporte son lot de séquences crues.

Ainsi, pendant qu’Henry rêve d’amour, quitte à l’acheter, Lucas entrevoit la possibilité de se forger une nouvelle vie, mais pas avec Henry. En effet, Lucas n’a d’yeux que pour Audrey, la caissière de la boulangerie. Aux prises avec ses propres démons, Audrey résiste, peu encline à compliquer davantage son existence ainsi que celle de son fils.

Pour des raisons qu’on se gardera de révéler, Lucas croit avoir atteint un point où il doit jouer son va-tout. Il est sur la brèche, mais il est décidé à rester debout. Nahuel Pérez Biscayart (L’aura, Au fond des bois) l’incarne avec une fougue émouvante. Dans le rôle plus ingrat d’Henry, Jean-Michel Balthazar (révélé par les Dardenne dans La promesse puis L’enfant) trouve l’humanité de cet homme qui, en désespoir de cause, profite de la précarité d’un autre pour lui soutirer de l’affection. Monia Chokri (Les amours imaginaires, Gare du Nord), en femme maîtresse de sa destinée qui n’entend pas déroger à sa ligne de conduite, même si son coeur le lui commande, démontre quant à elle, de nouveau, ses formidables dons de caméléon.

Un choix avisé

 

Outre qu’il confirme les talents de directeur d’acteurs de David Lambert, Je suis à toi témoigne d’une assurance dramaturgique accrue de sa part. Plonger d’emblée, sans autre forme de mise en place, ses trois protagonistes dans une coexistence rendue explosive par les besoins des uns et les aspirations contraires des autres s’avère en cela un choix culotté, et payant : c’est dans l’action plutôt que dans les explications que les différents profils psychologiques — denses, complexes — se révéleront.

Pas de méchants ou de gentils pour David Lambert : juste un trio d’êtres blessés qui, parfois maladroitement, tentent de panser leurs plaies pour mieux avancer, pour mieux aimer.

Je suis à toi

★★★ 1/2

Belgique-Québec, 2015, 102 minutes. Réalisation : David Lambert. Avec Nahuel Pérez Biscayart, Jean-Michel Balthazar, Monia Chokri.