Du neuf avec du vieux

La Cinémathèque québécoise inaugure ce soir une carte blanche au Centre national de la cinématographie française (CNC), ou plus précisément à son service des archives. Personnifié par Éric le Roy, l'organisme relevant du ministère de la Culture débobinera jusqu'au 7 février une trentaine de longs métrages et programmes de courts restaurés dans ses laboratoires.

L'éventail, très large, se veut représentatif des efforts dispensés par le CNC dans la restauration et la préservation du patrimoine d'images français et mondial. Courts métrages d'animation, films d'archives, publicités anciennes sur la mode parisienne, documentaires, oeuvres d'avant-garde sont au programme de cette carte blanche où brilleront quelques raretés du patrimoine cinématographique français, dont Vivre ensemble, unique long métrage réalisé par Anna Karina, L'Homme au large, de Marcel L'Herbier, Je suis Pierre Rivière, de Christine Lipin-ska, Molière, d'Ariane Mnouchkine. Ces titres ne représentent qu'une infime fraction des quelque 12 000 films restaurés depuis l'inauguration du programme de restauration en 1989.

Chef du service Accès, valorisation et enrichissement des collections des Archives françaises du film du CNC, Éric le Roy, de passage à Montréal cette semaine, explique les choix qui ont présidé à la programmation de cette carte blanche: «Nous voulions d'une part présenter le plus possible des films que les spectateurs et les cinéphiles québécois n'ont pas vus ou connaissent très peu [...] puis d'autre part proposer des films de grands réalisateurs pour lesquels nous avons réalisé des restaurations d'excellente qualité, qui démontrent notre action et notre compétence dans ce domaine.»

Un des clous de ce programme, Bucking Broadway, remplit ces deux fonctions. Ce moyen métrage muet datant de 1917 a été récemment attribué à John Ford (Les Raisins de la colère). Pour tout dire, la copie dormait parmi les milliers que le CNC n'a pas encore fini d'inventorier. Elle était signée «Jack» Ford, et avait pour seul titre À l'assaut des boulevards. Un travail d'enquête a permis de rectifier les faits, et un autre, complexe, de restauration impliquant sa numérisation complète puis son transfert sur support photochimique, l'a ramenée à la lumière. Avec ses teintes jaunes et vert retrouvées, la copie de ce western, unique au monde, représente un témoignage inestimable sur le travail d'un des plus grands cinéastes de l'histoire.

Éric le Roy et le service des archives du CNC s'opposent toutefois à l'établissement d'une hiérarchie des films, selon qu'ils soient ou non de nature artistique, et la programmation éclectique présentée à la Cinémathèque reflète ce point de vue. «Un documentaire sur une amputation de jambe, un film politique produit sous l'Occupation, un film militant ou d'amateur, tous ont leur place dans l'histoire du cinéma et tous ont contribué à l'évolution esthétique et sociologique de notre pays et de notre histoire, au même titre que des films de Jean Renoir ou de Yannick Bellon», déclare Éric le Roy.

Parlant de Yannick Bellon (L'Amour nu, La Triche), la Cinémathèque sera également l'hôte, du 30 janvier au 11 février, d'une rétrospective consacrée à cette cinéaste importante mais méconnue, toujours en collaboration avec le CNC. Le documentaire de Bellon sur (et avec) Colette (réalisé en 1950 et simplement intitulé Colette), ainsi que son premier long métrage, Quelque part quelqu'un, datant de 1972, ont tous deux été restaurés sous la supervision d'Éric Le Roy. La rétrospective comporte également Souvenir d'un avenir, formidable documentaire que Chris Marker et Bellon ont consacré à la mère de cette dernière, Denise Bellon, photographe de l'Alliance-Photo qui a frayé avec les surréalistes.

«Au contraire d'une cinéaste comme Agnès Varda, qui a su se vendre, voyager, bouger, discuter, communiquer, Yannick Bellon est une personne très discrète, qui a toujours laissé aux autres le travail de promotion et de valorisation de son oeuvre. Si bien que, chez les critiques, les cinéphiles ou les historiens, les gens l'ont un peu oubliée», regrette Éric le Roy. Elle fait cependant l'objet, présentement en France, d'une reconnaissance tardive à laquelle la restauration de certains de ses films n'est pas étrangère. Comme quoi le CNC restaure aussi les réputations.

Restaurations des archives françaises du film, CNC

Jusqu'au 7 février

Rétrospective Yannick Bellon

Du 30 janvier au 11 février

Cinémathèque québécoise

Renseignements: (514) 842-9763 ou www.cinematheque.qc.ca