Après 40 ans, le Festival du film de Toronto étend ses tentacules

Le directeur du Festival international du film de Toronto, Piers Handling
Photo: Aaron Vincent Elkaim La Presse canadienne Le directeur du Festival international du film de Toronto, Piers Handling

Il a 40 ans cette année, le Festival de Toronto. Du 10 septembre au 20 septembre, c’est un rendez-vous et un party. À sa tête depuis 1994, Piers Handling avait d’abord couru longtemps, comme programmateur, la planète festival pour rapporter les meilleures perles du cru à son public de la Ville Reine. L’événement-rétrospective s’intitulait The Festival of Festivals. L’année où Handling en a pris les rênes, l’événement fut rebaptisé Festival international du film de Toronto, alias TIFF, et son directeur entreprit une lancée sur le mode du gigantisme.

Il vous dira n’avoir manqué au cours de sa vie que deux éditions du festival, parce qu’absent du pays. « Mais j’étais là pour son inauguration en 1976. »

L’homme est cool, déterminé, patient et sait encaisser. Une vieille passion pour l’alpinisme venue de sa mère britannique lui a donné le goût des perpétuels défis. Le TIFF a beau être un des plus importants rendez-vous de cinéma du monde, et un marché immense, rien n’est acquis. Tout le milieu est en mutation. Il le sait. Les histoires de réussite aussi se bâtissent sur des montagnes russes.

« Au départ, les grands studios ne se préoccupaient pas de nous, dit-il. On a mis du temps à les persuader de venir jusqu’ici. » En quatre décennies, les 35 000 festivaliers ont atteint le nombre de 400 000. Les 127 films sont passés à 400. Et le TIFF est devenu une mégabusiness et un long tapis rouge.

« Les stars sont importantes, précise Piers Handling. Leur présence braque tous les projecteurs sur un festival. »

Pour ce 40e, le TIFF entend célébrer et prendre des virages. En démarrant d’abord de nouveaux programmes : Platform, une section compétitive de films dans un festival qui n’en avait pas, et Primetime, un volet séries télé, à l’heure où le public tourne ses antennes vers elles. « Mais je suis surtout content de multiplier les événements festifs à Toronto. Il y aura des projections gratuites dans toute la ville. On présentera Vertigo d’Hitchcock avec l’Orchestre symphonique, etc. »

Il a connu le pire et le meilleur, Piers Handling. En 2001, le festival manqua d’être annulé après les attentats du 11-Septembre. En 2010, après des années de lutte, le quartier général du Bell Lightbox ouvrait enfin ses portes sur King Street.

La carte redessinée

 

Le battage médiatique pré-Oscar et les rumeurs relayées sur Twitter et à pleins blogues font rayonner un rendez-vous. Le TIFF a surfé sur ces vagues. « Il y a de plus en plus de compétition entre les festivals, admet Piers Handling. Au cours des cinq dernières années, les stratégies des gros distributeurs ont changé. Dans leur campagne qui précède les prix, ils investissent de plus en plus d’argent et ciblent un festival comme rampe de lancement. Toronto n’est pas seul, mais possède des atouts majeurs : tous les médias sont là. Son impact est immense. »

La traditionnelle concurrence de la Mostra de Venise se fait plus coriace qu’avant. Ces dernières années, les festivals de Telluride et de New York ont hérité également de grosses premières mondiales. La carte se redessine. En 2014, le TIFF avait repoussé hors du champ de la grosse première fin de semaine les films lancés à Telluride. « On a fait volte-face », rappelle Piers Handling. Il le fallait. Ces règlements de compte avaient choqué.

Si le TIFF a servi les Canadiens anglais Cronenberg, Egoyan, Rozema, Maddin, etc. au long de ses éditions, les cinéastes québécois n’ont pas été en reste. Cette année, ils sont un peu moins nombreux, mais Endorphine d’André Turpin et Ville-Marie de Guy Édoin sont des premières mondiales, et Guibord s’en va-t-en guerre de Philippe Falardeau et Les êtres chers d’Anne Émond, des premières nord-américaines. Sans compter les productions tournées au sud : Demolition de Jean-Marc Vallée, qui ouvre le bal du 40e, et Sicario de Denis Villeneuve (lancé à Cannes).

« Pour les cinéastes québécois, il est important d’être présents dans un festival anglophone où les acheteurs nord-américains et internationaux sont nombreux, estime le directeur du TIFF. Plusieurs d’entre eux sont des amis de longue date. Ces liens-là se tissent sur la durée. »

Piers Handling, cinéphile de la première heure, a vu disparaître ses anciens dieux : Rohmer, Antonioni, Angelopoulos, etc., mais il affirme garder son amour des films intact même s’il trouve l’expérimentation cinématographique en recul devant les impératifs du commerce.

En oeuvrant à exporter ses volets canadiens et jeunes publics dans des grandes villes — Beijing, Los Angeles, Londres, New York — le TIFF déploie ses tentacules. Piers Handling regarde aussi demain avec une sorte de vertige. « Tout change à une vitesse folle, mais à mon avis, il y aura toujours une place pour les grands festivals, avec un auditoire désireux de voir les films en groupe. Sauf en Inde et aux États-Unis, ces festivals sont soutenus par l’État et notre rôle dépasse la notion de commerce pour englober une vraie mission culturelle. Le TIFF a fait construire le Bell Lightbox, avec sa formule intégrée : archives, espaces digitaux, expositions, projections, invités majeurs chaque mois. On a pignon sur rue, et c’est capital pour aborder l’avenir. »

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