FFM: une décision après le 40e anniversaire

Serge Losique (ici photographié en 2014) affirme que le festival roule sans déficit.
Photo: Michael Monnier Le Devoir Serge Losique (ici photographié en 2014) affirme que le festival roule sans déficit.

Chaque édition du Festival des films du monde suscite son poids de controverses et de déclarations-chocs. Quand un événement culturel vacille — un terme poli pour qualifier un rendez-vous privé de subventions publiques, boudé par une grande partie du milieu cinématographique et décollé des enjeux contemporains — des mots sont lancés, une relève trépigne dans l’ombre. Et Montréal perd du terrain dans l’arène des festivals de cinéma.

Le bide du film d’ouverture du FFM, Muhammad, de Majid Majidi, mégaproduction iranienne controversée sur l’enfance de Mahomet, aura servi seulement à faire parler d’un festival en manque criant de publicité. Les propos du maire Denis Coderre aussi, qui souhaite des changements au FFM, comme les propositions de Gilbert Rozon de reprendre les rênes du festival, avec l’homme d’affaires Maxime Rémillard. Mais l’Impérial était à moitié vide pour le coup d’envoi du rendez-vous. Ça se constate aussi.

La veille et l’avant-veille du lancement d’un festival, le moment n’était pas nécessairement propice aux contestations venues d’en haut ou aux propositions de relance par d’autres promoteurs. Attendez quelques jours, messieurs ! Question d’élégance… Le temps pressera bien assez vite.

Car l’avenir du FFM devrait se jouer au cours des 12 prochains mois.

Le président fondateur du FFM, Serge Losique, a beau assurer que l’événement roule sans déficit (sinon les hypothèques à rembourser), comment gérer plus de deux éditions sans injection de fonds publics ? Le premier boycottage du FFM par les institutions, en 2004 et 2005, avait déjà créé un gouffre béant. D’une fois à l’autre, Serge Losique, qui refuse d’abdiquer ou de rectifier son tir en suivant les avis des bailleurs de fonds, hypothèque ceci et cela : ses propriétés, le cinéma Impérial. Les donateurs privés ne suffisent pas non plus. La défection de son bras droit, Danièle Cauchard, lui a fait mal. Et puis, le président du FFM ne rajeunit pas…

Chose certaine, une fois les jours de hauts cris passés — même le bouillant maire Denis Coderre, après s’être emporté, dit vouloir dialoguer avec le président du FFM après la fin de cette édition — un consensus semble se dessiner : impossible d’envisager un 40e Festival des films du monde en 2016 sans Serge Losique. Comment écarter un homme qui a tenu à bout de bras les 39 premières éditions, à l’heure de célébrer la 40e ? Que la manifestation pique du nez n’y change rien. Il va y être, en acceptant des concessions ou pas. Après, rien n’est moins sûr. Ces anniversaires-là sont l’occasion de coups de chapeau au pionnier, veut, veut pas. Et Serge Losique a fait beaucoup en ses années glorieuses.

Gilbert Rozon, patron de l’empire du rire, dans son entrevue accordée à La Presse jeudi dernier et sur d’autres tribunes, n’appelle d’ailleurs pas au putsch, mais il tend au président du FFM la main avec les compliments de la maison. Il lui offre, par médias interposés, un titre honorifique s’il passe le flambeau, loue ses contacts et son expertise, le caresse dans le sens du poil. En cas de refus du capitaine, Gilbert Rozon — dont le rendez-vous Juste pour rire possède son volet cinéma depuis 2002 — songe à créer son propre festival de films d’ici deux ans (on décode : pas l’an prochain, année du 40e). Un patron de festival est à même d’en comprendre un autre, fût-il privé de gâteau.

La Ville de Montréal, qui a retiré ses billes du FFM en 2014, de concert avec la SODEC et Téléfilm Canada, semble souhaiter donner un coup de pouce à ce 40e. Sinon, même avec l’invitation du président du jury, ni le maire Coderre ni Manon Gauthier, sa responsable de la culture et du patrimoine, ne se seraient pointés à la cérémonie d’ouverture d’une manifestation qu’ils ne financent plus.

Chiffre rond

Ce festival est lié à l’image de Montréal, et 40 ans, c’est le chiffre rond, à célébrer en temps normal avec la fanfare. Alors, que faire ? Après divers rapports accablants, les institutions avaient multiplié les demandes de transparence et d’ajustements à l’endroit du Festival des films du monde au long des ans, avant de lui couper les vivres. Comment la Ville peut-elle revenir en arrière, en réalignant des sous ? Serge Losique, président du conseil d’administration de son événement, solidement assis sur son siège, est-il enfin prêt à mettre de l’eau dans son vin ? On le verra bien.

Gilbert Rozon souhaite prendre les rênes du FFM avec Maxime Rémillard, distributeur et producteur de films chez Remstar, patron de la chaîne de télé V, de Musique Plus, de MusiMax. Des conflits d’intérêts se profilent à l’horizon. Produire, diffuser des films et patronner un festival de cinéma par-dessus le marché, ça fait beaucoup… Alerte, de ce côté aussi. Faudra surveiller la suite.

Et puis, Serge Losique acceptera-il l’offre de son homologue du rire ? En 2005, année de crise, le groupe Spectra avait pris la tête d’un festival de cinéma concurrent, le FIFM, qui piqua du nez. Son président sait qu’on n’organise pas aisément un festival de films. Avoir triomphé dans d’autres manifestations culturelles (c’était le cas de Spectra) ne suffit pas. Il faut tisser des liens planétaires durant plusieurs années. Gilbert Rozon l’admet aussi.

Et puis, le calendrier international des festivals de cinéma est engorgé, les habitudes du public se sont radicalement modifiées au cours des 15 dernières années. Les jeunes se montrent surtout avides de films de genre (d’où le succès de Fantasia). À Montréal, de nombreux petits festivals empêchent l’émergence, comme à Toronto, d’un grand rendez-vous généraliste. Ce rôle aurait pu être joué par le Festival du nouveau cinéma à l’automne. Encore eût-il fallu le financer en conséquence. Depuis 10 ans, toutes les tentatives de regroupement de festivals de films ont échoué. Chacun défend son bout de gras.

Mais le créneau du FFM, fin août début septembre, demeure convoité. Et on attend un gros tournant d’ici l’an prochain. Soit le président du FFM accepte des propositions de Gilbert Rozon ou d’un autre et il récupère quelque subvention de la Ville de Montréal, en coiffant un bonnet honorifique. Soit il se rend sans subsides d’État jusqu’à son fameux 40e anniversaire. Au-delà de cette limite, son ticket ne saurait être encore valable.

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