Ceux qu’on a aimés

Bernard Émond, avec le comédien Paul Savoie, a transposé la nouvelle de Tchekhov dans le Québec moderne.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Bernard Émond, avec le comédien Paul Savoie, a transposé la nouvelle de Tchekhov dans le Québec moderne.
Basé sur une nouvelle de Tchekhov, Le journal d’un vieil homme voit le cinéaste Bernard Émond poursuivre sa réflexion au long cours sur le sens de l’existence par le biais, cette fois, d’un protagoniste au crépuscule de sa vie. Face à l’inéluctable marche du temps, plusieurs constats s’imposent, tantôt apaisants, tantôt douloureux.
 

Nicolas est un scientifique mondialement reconnu. Bardé de prix et de titres honorifiques, professeur distingué, il enseigne toujours, mais sa gloire, ou enfin ce qui en tint lieu, est derrière lui. Il en est conscient. Il le dit. Âgé de 70 ans, Nicolas sait qu’il n’en a plus pour longtemps. Impossible de se cacher l’imminence de son propre trépas lorsqu’on est soi-même médecin. Que reste-t-il, alors ? L’amour qui fut, l’amour qui reste… Quelques regrets… Une lucidité, surtout, parfois impitoyable. Tel est le lot de Nicolas, un personnage créé jadis par Anton Tchekhov dans la nouvelle Une banale histoire, et qu’incarne à présent l’acteur Paul Savoie dans le plus récent film de Bernard Émond, Le journal d’un vieil homme, à l’affiche le 21 août.

Transposé de la Russie de la fin du XIXe siècle au Québec actuel, le récit demeure très proche de l’esprit — et du verbe — de Tchekhov. À cet égard, Bernard Émond a conservé la narration à la première personne.

« Je suis très attaché à cette nouvelle-là. Quand je suis tombé dessus, j’avais autour de quarante ans, et j’ai tout de suite été séduit », se souvient-il. Dès lors, il a cherché à l’adapter, en vain. Vingt ans plus tard, la productrice Bernadette Payeur a fait en sorte que le rêve se concrétise.


« Je me rends compte qu’il y a eu deux moments dans mon amour pour cette nouvelle, poursuit le réalisateur de La neuvaine et de La donation. Dans la quarantaine, j’étais plus touché par le destin de [la] fille adoptive [de Nicolas,] Katia, cette comédienne qui a du talent, une passion, mais que le doute finit par submerger. Dans la soixantaine, forcément, je me sens beaucoup plus près du personnage de Nicolas. C’est un personnage qui m’émeut. Il a eu une bonne vie, une vie pleine ; il le sait, il le dit. Or, la maladie le rattrape alors même que Katia menace de sombrer. Pour lui, c’est comme un double coup. »

Katia (Marie-Ève Pelletier) ne souffre pas tant de dépression que d’un indicible mal-être. S’il est capable de l’étreindre, Nicolas est en revanche incapable de mentir à Katia, même pour lui faire du bien. Il est aimant, mais pragmatique.

« Tchekhov, c’est l’amour sans illusion, opine Bernard Émond. J’aime ce que le récit laisse entendre. D’une part, il y a des gens pour qui on ne peut rien en dépit de notre amour pour eux, parce que l’amour ne peut pas tout. D’autre part, et c’est un paradoxe, il n’est pas d’amour perdu. Et ça aussi, c’est Tchekhov. C’est doux-amer. »

Une quête de vérité

 

Exprimée au détour d’un commentaire acerbe ou de pleurs irrépressibles, l’agonie psychologique qui afflige Katia constitue une sorte de contrepoint intangible à ladégénérescence, physique celle-là, de Nicolas.

Dans le rôle-titre, un Paul Savoie amaigri et frêle transmet la dignité poignante d’un homme qui confie avoir tâché sa vie durant d’être « juste » en tout et avec tous. Ce qui implique un refus de céder à la facilité. Devant un jeune collègue qui ressasse et pontifie sur la supposée bêtise des étudiants d’aujourd’hui, Nicolas s’emporte, ne percevant que cynisme stérile là où d’aucuns voient intelligence et bel esprit.

« Nicolas ne ment pas aux autres et ne se ment pas à lui-même, résume Paul Savoie, qui a souvent joué Tchekhov sur les planches. En fin de parcours, Nicolas est mû par une quête de vérité qui ne s’encombre pas de déni. Il est par exemple capable d’admettre que, quoiqu’il les eût follement aimées, il se sent désormais étranger à sa seconde épouse [Marie-Thérèse Fortin] et à sa fille cadette [Ariane Legault]. C’est un sentiment tabou que vivent beaucoup de gens qui, la plupart du temps, choisissent justement de se mentir à eux-mêmes. »

« Cette idée de vérité s’est imposée pour l’interprétation. Bernard tenait à ce qu’on évite les clichés physiques, comme le dos voûté. J’ai travaillé de l’intérieur… C’est très curieux, parce que dès que j’ai trouvé la posture de Nicolas, comme un certain affaissement, j’ai eu l’impression d’être devenu mon père. Je n’étais plus moi. Ce rôle-là a été l’occasion d’une expérience, bien plus que d’une simple interprétation. »

À l’écran, difficile de ne pas le relever, Paul Savoie évoque également… Bernard Émond. Placés côte à côte, les deux hommes pourraient être frères. C’est fortuit, promet le second, tout en admettant que le subconscient s’exprime parfois de curieuse manière.

Une pertinence intacte

 

Au début du film, Nicolas déclare sa foi totale dans la science. À la fin, il regrette de ne pouvoir croire en Dieu. « Il est intègre jusqu’au bout par rapport à sa pensée, à ses croyances et à ses valeurs, résume Bernard Émond. Mais il ne peut faire autrement que de constater que ce n’est pas assez. La science, seule, laisse un trou béant. Elle n’explique pas tout. Le big bang ? Certes, mais avant cela ? Un mystère demeure, et ce mystère, la science ne peut l’éclaircir. »

Pour autant, Nicolas ne constitue pas une figure tragique. Parce que dans l’ensemble, sa vie a été « bonne », a été « pleine ».

« Je suis heureux que le film préserve la fin ouverte originale, note Paul Savoie. Elle reste en tête. On est hanté par elle. Dans les nouvelles de Tchekhov, il n’y a pas de chute. »

« La fin est d’une beauté ! renchérit Bernard Émond. C’est déchirant, mais pas pessimiste. On a parfois des vies très dures, mais la beauté qu’on a vue, on l’a vue. »

Et les gens qu’on a aimés, on les a aimés.

Une banale histoire, d’Anton Tchekhov

« Silence funèbre. Silence si grand, que, dirait un écrivain, les oreilles vous tintent. Le temps coule lentement. Les bandes de clarté lunaire sur le rebord de la fenêtre ne bougent pas, comme figées. L’aube est encore loin. Mais, voici qu’à la palissade, la porte bâtarde grince. Quelqu’un entre et, ayant brisé une branche à un arbre, frappe doucement à ma fenêtre : “Nicolas Stépânytch !” entends-je murmurer. J’ouvre la fenêtre et il me semble voir une apparition. Collée à la muraille est une femme en robe noire, violemment éclairée par la lune, qui me regarde avec de grands yeux. Son visage est pâle, grave, et comme marmoréen, en raison de l’éclairage fantastique de la lune. Son menton tremble. “C’est moi…, dit-elle, moi…, Kâtia !” »