Vue du trottoir

Les héroïnes de «Tangerine», Alexandra et Sin-Dee
Photo: Magnolia Films Les héroïnes de «Tangerine», Alexandra et Sin-Dee

Tangerine se déroule un 24 décembre dans la partie de Los Angeles qui ne figure pas dans les guides touristiques : le « mauvais côté ». En toile de fond : paumés, prostituées, souteneurs et racaille assortie. À l’avant-scène : Alexandra et sa copine Sin-Dee, les truculentes héroïnes transgenres d’une pétulante tranche de vie urbaine. Pour l’anecdote, ce film vivifiant produit avec trois sous et beaucoup d’amour a été filmé exclusivement avec des appareils iPhone 5.

On le précise, cette gageure technique née autant de la nécessité que d’un souci d’innovation s’impose d’emblée comme une initiative heureuse. La souplesse inhérente au procédé permet, par exemple, une intimité accrue avec les personnages. Un avantage dont le cinéaste Sean Baker ne se prive pas de tirer parti.

Brodée autour des parcours convergents d’Alexandra et Sin-Dee au cours de quelques heures colorées par la lumière orangée d’un soleil déclinant, la trame narrative consiste en un assortiment de saynètes inspirées par le quotidien de véritables prostituées transgenres de l’endroit. Pendant qu’Alexandra s’échine à faire le tapin, Sin-Dee traque la femme qui s’est envoyée en l’air avec son mec pendant qu’elle-même croupissait en prison. Protagoniste d’un troisième fil narratif qui s’attache ultérieurement aux deux autres, un chauffeur de taxi écume lui aussi le secteur. Et tout un chacun, ses proches et des badauds, de se retrouver pour une finale joyeusement hystérique digne d’un Pedro Almodovar, première période.

Une bonne partie du charme — considérable — de Tangerine découle de l’écriture généreuse, crue et foncièrement vraie de Sean Baker, qualificatifs s’appliquant en outre à sa réalisation, c’est entendu. Cela dit, c’est d’abord l’authenticité conquérante de Mya Taylor (Alexandra) et Kitana Kiki Rodriguez (Sin-Dee), complices de longue date dans la vie, qui emporte l’adhésion. Vulnérables derrière leur bagout, blessées mais résilientes, elles imposent ici un respect qu’elles reçoivent rarement dans la vie.

À ce chapitre, Sean Baker s’abstient de toute forme de prêchi-prêcha dans le dialogue et laisse plutôt les enjeux fondamentaux parler d’eux-mêmes : de l’importance de l’acceptation de soi et de l’autre, et surtout, de celle de l’amitié. Ce faisant, Tangerine transcende sa nature modeste et accède à une universalité à laquelle la plupart des gros films produits du « bon côté » de la ville ne peuvent prétendre.

Tangerine (V.O.)

★★★ 1/2

États-Unis, 2015, 88 minutes. Réalisation de Sean Baker avec Mya Taylor, Kitana Rodriguez.