Le cinéma en eaux profondes

«La piscine de Jacques Deray» avec Romy Schneider et Alain Delon
Photo: UNZERO FILMS «La piscine de Jacques Deray» avec Romy Schneider et Alain Delon

Sous les miroitements de ses eaux paisibles, la mort a fait son lit. Dans Boulevard du crépuscule, William Holden y est vu gisant, narrateur décédé prêt à raconter son histoire. Dans Les diaboliques, Simone Signoret et Véra Clouzot y plongent l’amant et mari, respectivement, qu’elles ont assassiné. Dans Harold et Maude, Bud Cort s’y met en scène en faux noyé afin d’enquiquiner sa mère. Dans Deep End, John Moulder-Brown y piège Jane Asher au terme d’une valse-séduction obsessive. Dans La féline, Simone Simon — puis Nastassja Kinski dans le remake — tourne autour d’une proie qui s’y est réfugiée. Au cinéma, la piscine revêt souvent une connotation funeste. Décor principal d’une poignée de films, la piscine s’y révèle bien plus qu’un simple barrage contre la canicule.

Paru en 1969, le bien nommé La piscine a fait couler beaucoup d’encre avant même sa sortie. Et pour cause ! Le film oppose deux monstres sacrés réunis six ans après leur rupture à la ville : Alain Delon et Romy Schneider. Ajoutez à la distribution Maurice Ronet, partenaire du premier dans un autre film de chaleur et de suspense, Plein soleil, et voilà une presse et un public impatients de découvrir de quoi il retourne.

D’un « carré amoureux », en l’occurrence, composé de Jean-Paul, de sa compagne Marianne, de Harry, un ami qui ne leur veut pas nécessairement du bien, et enfin de Pénéloppe, la fille de ce dernier. À la fin du deuxième acte, l’un d’eux finira noyé dans la piscine de la très élégante villa de Saint-Tropez louée par Jean-Paul et Marianne.

Ce thriller psychologique de Jacques Deray (Borsalino, On ne meurt que deux fois) est entre autres fascinant parce que le meurtre n’y est pas une fin en soi, mais plutôt la résultante d’un conflit de personnalités larvé. Alanguis par le climat méditerranéen, les esprits s’échauffent lentement mais sûrement, à l’instar du suspense. D’abord calmes, les eaux se brouillent, métaphore d’une moralité déliquescente.

Belle contamination

Un succès populaire tièdement reçu par la critique, La piscine est désormais considéré, à juste titre, comme un chef-d’œuvre du cinéma français. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil à sa progéniture nombreuse, tels le polar Eaux profondes, de Michel Deville (1981), ou encore Un homme idéal, de Yann Gozlan (à l’affiche depuis vendredi), pour ne nommer que deux rejetons.

La filiation est encore plus manifeste dans Swimming Pool, également intitulé La piscine en français, premier long métrage tourné majoritairement en anglais par François Ozon (Sous le sable, Dans la maison). Sorti en 2003, le film relate comment, après s’être isolée dans la villa de son éditeur, une romancière anglaise en mal d’inspiration (Charlotte Rampling) compose — au propre et au figuré — avec l’arrivée impromptue de la fille du propriétaire (Ludivine Sagnier). Ici, le cadavre n’échoit pas dans, mais au bord de la piscine, non sans y verser quelques gouttes carmin.

Comment expliquer cette propension du 7e art à associer à la mort un lieu conçu pour favoriser à la fois le bien-être de l’esprit et le mieux-être du corps ? Certes, la noyade est un risque inhérent à la baignade, mais est-ce si simple ? On parle après tout quasiment, par films successifs, de meurtres en série…

Et si les motivations des cinéastes trouvaient leur source au plus profond de l’inconscient, au commencement de tout, dans la matrice utérine ? Parcelle de rien en suspension dans le liquide amniotique, on retourne à l’origine de la vie à l’heure de ce trépas que l’on redoute, et que les premiers mettent en scène pour mieux en conjurer l’inéluctabilité.

La piscine, ce miroir

Pour autant, la piscine n’est pas forcément un lieu morbide, voire mortifère. À titre d’exemple, rien de macabre ne survient dans Le plongeon, de Frank Perry. Quoique…

En effet, un autre genre de tragédie couve dans cette œuvre méconnue mais remarquable de 1968, qui, à l’instar de celles de Deray et Ozon, utilise la piscine comme décor principal.

Burt Lancaster est Ned Merrill, un homme d’âge mûr qui tient la forme et qui, après une « garden-party » chez un couple d’amis, décide de rentrer chez lui en nageant de piscine en piscine. Autour de chacune de celles-ci surviennent une rencontre, une conversation, et l’on finit par comprendre que Ned est dans le déni de ce qui s’apparente à une crise existentielle. Dans l’eau, il inhibe sa mémoire. Mécanisme de défense régressif ?

En cela, Ned Merrill n’est pas très différent de Benjamin Braddock, le héros du film Le lauréat. Dans le chef-d’œuvre de Mike Nichols sorti l’année précédente, Dustin Hoffman se réfugie plus d’une fois dans la piscine de ses parents, s’y immerge même, afin de fuir la cacophonie des adultes. Afin d’entendre « le son du silence », comme le chantent Simon and Garfunkel.

Quelques brasses, quelques longueurs, et voilà qu’une vie s’achève. Dans l’intervalle, on se laisse flotter le temps d’une introspection.

À la surface de l’eau, par temps clair, on ne peut faire autrement que de se mirer dans son propre reflet.

3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 29 juillet 2015 08 h 31

    Un homme idéal

    est à l'affiche depuis vendredi dernier.

  • Alain Lavoie - Inscrit 29 juillet 2015 09 h 20

    Ne pas oublier ''Tu dors Nicole'', l'excellent film de Stéphane Lafleur, où il y a une scène de la piscine très représentative aussi.

  • Claude Simard - Inscrit 29 juillet 2015 22 h 25

    Et Gatsby Le Magnifique ???

    Où son rêve était derrière lui. La version avec DiCaprio où on peut le voir sous l'eau dans la piscine, mort, en gros plan style Boulevard du Crépuscule ou , avec plus de pudeur, la version Robert Redford sans gros plan du visage.