Petite fièvre du samedi soir

Une chronique à la fois ambitieuse et brouillonne, peuplée de personnages de tous les horizons.
Photo: EyeSteelFilm Une chronique à la fois ambitieuse et brouillonne, peuplée de personnages de tous les horizons.

Jamais elle ne s’en cache ou s’en excuse : Mia Hansen-Love aime les figures de perdants, de déboussolés, d’écorchés vifs, comme elle le montrait si bien dans Un amour de jeunesse ou encore Le père de mes enfants.

Même si tout semble décuplé en comparaison de ses films précédents (chronologie du récit, lieux de tournage, bande sonore accrocheuse et opulente, etc.), la démarche reste la même dans Eden. Encore une fois, elle pose son regard sur des êtres un peu perdus, qui s’accrochent à la musique comme à une bouée de sauvetage. C’était d’ailleurs le trait caractéristique de toute une génération au début des années 1990, celle qui allait danser jusqu’aux petites heures du matin dans des lieux improbables, hypnotisée par le beat électronique qui semblait vouloir aplanir toutes les différences. Et comme pour toutes les autres avant elle, le réveil, au tournant des années 2000, fut parfois douloureux.

Faune bigarrée

C’est en partie la désillusion qui cimente cette chronique à la fois ambitieuse et brouillonne, peuplée de personnages de tous les horizons, mais tous un peu interchangeables. Inspirée par la gloire fortuite et la traversée du désert de son frère Sven, un D.J. qui a mis du temps à se remettre de son coup de fièvre du samedi soir, Mia Hansen-Love crée son double avec Paul (Félix de Givry, sans charisme ni énergie), un étudiant d’abord passionné de littérature, mais vite emporté dans le tourbillon de la musique garage, formant le duo Cheers. Son univers est peuplé d’artistes tourmentés, de copines dépendantes ou fuyantes (Greta Gerwig, Laura Smet et l’irritante Pauline Étienne : curieux aréopage) et d’amis au tempérament instable. Tous traversent les années en goûtant au succès parisien du duo, d’abord underground, vivant plus tard l’ivresse d’une tournée américaine, et surtout les nombreux petits matins gris. Ils finiront par user cette faune bigarrée.

Alors que Paul assiste à la montée en puissance du groupe Daft Punk (Get Lucky, succès de 2013, est un peu l’arbre qui cache une imposante forêt), ses rêves, ses études (une maîtrise jamais complétée), ses amours et ses finances ne tournent pas aussi rond que les vinyles qu’ils posent soir après soir sur les platines. Tous ses combats, toutes ses errances se mélangent devant une caméra à la fois fouineuse et instable, observant des figures rarement sympathiques et guère étoffées. D’ailleurs, le suicide d’un des membres de cette bande apparaît comme une commodité narrative tant la cinéaste l’observe, lui et ses semblables, avec une distance parfois agaçante.

Mia Hansen-Love affiche la même retenue lors des multiples soirées dansantes, dont on sent rarement l’énergie enivrante, contemplant le tout à la manière d’une documentariste voulant demeurer volontairement à l’écart. C’est également un sentiment qui nous quitte rarement devant Eden, voyant cette jeunesses’agiter, mais dont les drames et les ambitions restent le plus souvent pour nous un mystère, ou une curiosité.

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Eden

★★ 1/2

France, 2014, 131 minutes. Chronique de Mia Hansen-Love. Avec Félix de Givry, Pauline Étienne, Vincent Macaigne, Hugo Conzelmann.